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Dominique Buffier , Alain Faujas | Le Monde le 27.11.2007

Les mines, objets de convoitise et de compétition

mardi 27 novembre 2007 par Alain Faujas, Dominique Buffier

L’offre publique d’achat (OPA) de l’australo-britannique BHP Billiton sur son compatriote Rio Tinto (150 milliards de dollars, soit 101 milliards d’euros), lancée le 8 novembre, a provoqué une levée de boucliers planétaire dans le secteur minier. Outre sa puissance financière - 70 milliards de dollars de chiffre d’affaires et une capitalisation boursière de 350 milliards -, cette fusion donnerait une position dominante, voire monopolistique, sur nombre de matières premières : 15 % dans l’aluminium, 20 % dans le cuivre et surtout 40 % dans le minerai de fer.

Du côté de la concurrence, le brésilien Companhia Vale do Rio Doce (CVRD), première compagnie minière diversifiée au monde, a réagi en présentant, lundi 26 novembre, un plan d’investissement colossal de 11 milliards de dollars pour 2008. Le groupe veut conserver sa place de leader mondial que lui prendraient BHP et Rio Tinto s’ils se mariaient.

Les entreprises minières ne sont pas les seules à redouter l’union de BHP Billiton avec Rio Tinto. L’International Iron and Steel Institute (IISI), organisme qui regroupe 180 sidérurgistes, a sonné l’alerte dès le 19 novembre. "Cette fusion est une menace pour la sidérurgie et l’acier", affirme Guy Dollé, l’ex-patron d’Arcelor, aujourd’hui administrateur de sociétés. Du point de vue du droit de la concurrence, "seule l’Union européenne est en mesure de stopper cette création", estime-t-il. Comme le Japon et la Chine - et à la différence des Etats-Unis, qui consomment leur propre minerai de fer et en importent peu -, l’Europe demeure importatrice de fer.

Pour contrer les attaques des sidérurgistes japonais et chinois contre l’OPA, " le nouveau groupe sera certainement contraint de procéder à des cessions de centres miniers, pour se consolider autour de ses actifs les plus rentables en maintenant une offre-demande tendue, afin que les prix des minerais restent élevés", analyse Christian Hocquart, spécialiste des matières premières au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

Car les prix ont toutes les chances de se maintenir à la hausse. A l’inverse du pétrole, l’exploitation minière n’est pas menacée "d’extinction". En revanche, ses coûts de production sont de plus en plus élevés. D’autant que la plus-value - de l’ordre de 30 % à 40 % - se réalise dans l’extraction et dans la première étape de la transformation de la matière première (fer, charbon, ferraille et électricité) et non dans les produits finis.

RELANCE DE LA PROSPECTION

Cette bataille pour l’appropriation de la marge pousse les sidérurgistes à acquérir leurs propres mines, stratégie qui explique le rapprochement de l’indien Tata - riche en fer - avec l’anglo-néerlandais Corus. ArcelorMittal, qui veut réduire sa dépendance vis-à-vis des groupes miniers et devenir autosuffisant à 64 % en minerai de fer, investit au Sénégal 2,2 milliards de dollars et 1 milliard au Liberia. Il vient d’annoncer trois opérations : en Afrique du Sud pour la mise en valeur des ressources en manganèse, au Mozambique pour l’exploitation du charbon, et dans les Etats indiens du Jharkhand et de l’Orissa, toujours dans le charbon.

Une ruée sur les mines est donc en cours. Outre l’acquisition de sociétés existantes, les miniers relancent la prospection avec, pour l’ensemble des acteurs miniers, 10,5 milliards de dollars d’investissements en 2007. Un record.

"La redistribution de la carte des richesses minières mondiales se fait aujourd’hui, car il importe d’occuper, dès à présent, des positions stratégiques", affirme Anne Ruffin, gérante au Crédit agricole Asset Management. " Ne serait-ce que pour rester fournisseur de la Chine, sous peine d’être racheté par elle", ajoute-t-elle. La preuve ? Une OPA de 200 milliards de dollars serait en passe d’être lancée sur Rio Tinto par un consortium associant le sidérurgiste Baosteel et le fonds souverain chinois China Investment, selon l’hebdomadaire chinois China Business. Une information démentie par le groupe australo-britannique.


CHIFFRES

PRODUCTION MONDIALE DE MINERAI DE FER. En 2005, quelque 1,316 milliard de tonnes ont été produites, contre 1,074 milliard en 2003. La Chine représente 40 % de la demande mondiale de minerai de fer.

PARTS DE MARCHÉ. Les trois premiers acteurs - le brésilien CVRD et les anglo-australiens BHP Billiton et Rio Tinto - assurent près de 80 % de la production mondiale de minerai de fer. CVRD, qui a produit 264,15 millions de tonnes de fer en 2006, détient 39 % du secteur, Rio Tinto 22 % et BHP Billiton 17 %. Suivent ensuite le sud-africain Kumba, avec 4 %, et le suédois LKAB, avec 3 %.


En 2008, le prix du fer augmentera de 30 % à 50 %

En ébullition, le marché mondial du fer n’est pas ordinaire : 750 millions de tonnes de minerai de fer s’échangent chaque année loin des salles de marché de Londres et de New York. Pas de cotation, pas de spéculation, mais une négociation annuelle entre titans.

Chaque mois de novembre, les mineurs du fer (le leader, le brésilien CVRD, et les anglo-australiens BHP Billiton et Rio Tinto) discutent pied à pied avec les sidérurgistes (le japonais Nippon Steel, le chinois Baosteel, l’européen ArcelorMittal...).

Pour justifier leur demande d’augmentation des prix, les premiers font valoir qu’une nouvelle mine coûte des milliards de dollars. Les seconds plaident que la construction ou l’automobile n’acceptent plus le renchérissement de l’acier qui en résulte. Cette année, ils se lamentent particulièrement de la hausse astronomique des frets maritimes, pour obtenir une pause du prix du fer qui entre pour 15 % dans le coût de l’acier.

Un jour, on ne sait pourquoi, un mineur "tope" avec un sidérurgiste et tous les autres s’alignent. En 2004, CVRD avait fait affaire avec Arcelor en négociant une hausse de 18,5 %. En 2005, BHP Billiton signait avec les Japonais pour une augmentation de 71,5 %. En 2006, CVRD tombait d’accord avec les Japonais pour + 19,5 %. Cette année, Baosteel a tout fait pour être le premier à conclure avec CVRD, afin de limiter la hausse à 9,5 %.

Pour 2008, la partie s’annonce rude. D’un côté, BHP Billiton a annoncé, fin octobre, qu’il entendait doubler sa capacité de production d’ici à 2015 et qu’il y investirait 15 milliards de dollars (10,1 milliards d’euros). Rio Tinto veut doubler sa production d’ici à 2017. De quoi effrayer les analystes en raison des risques de surproduction. De l’autre, la surchauffe de l’économie chinoise, qui dévore la moitié des exportations de minerai de fer pour produire le tiers de l’acier de la planète (+ 176 % en cinq ans), ne se dément pas et le courtier canadien Canacord parie sur une demande de Pékin en hausse de 20 % en 2008. Goldman Sachs s’attend à une hausse annuelle de la demande de fer de 10 % dans les trois années à venir.

Les supputations vont bon train sur l’augmentation qui aura lieu en 2008. Goldman Sachs table sur 30 % de hausse et la banque Macquarie sur 50 %. Annoncée par Deutsche Bank en début d’année, la baisse des prix de 5 % a peu de chances de se concrétiser.

Tout le monde prédit une négociation longue qui pourrait ne déboucher qu’au deuxième trimestre 2008, tant les Chinois renâclent à l’idée d’un renchérissement qui pourrait faire fuir le client.

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