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Un article de Paul Falzon paru dans L’Humanité du 24 avril 2006

Les patrons italiens imposent leur loi à une main-d’oeuvre fragilisée

lundi 24 avril 2006 par Paul Falzon
Reportage (6/7) . Depuis une dizaine d’années, la précarité explose dans la Péninsule. Législation ultra-souple et laisser-faire des pouvoirs publics rendent la jeunesse corvéable à merci.

Remerciée à cause des - inimitiés de son employeur et sur un simple petit coup de fil. Maria, la jeune femme dont l’Humanité avait raconté le parcours de galère peu avant les - législatives italiennes des 9 et 10 avril [1], aura jusqu’au bout servi de bouche-trou à la société juridique de la région de Rome qui l’employait depuis un an et demi sous forme de petits contrats irréguliers. Il y a quinze jours, alors que sa patronne venait d’annuler à la dernière minute une promesse d’embauche d’une - semaine, cette diplômée en sciences de l’écologie reçoit un appel de la secrétaire de l’entreprise. « Elle m’a juste dit qu’ils ne me feraient plus travailler. Quand j’ai demandé pourquoi ils me viraient alors qu’ils ont toujours été satisfaits de mon rendu, elle m’a répondu que mon employeur n’avait pas accepté que je travaille pour un concurrent. »

le bon vouloir des employeurs

Sans poste fixe et vivant avec 950 euros par mois en moyenne, Maria venait effectivement de travailler quatre jours pour une société offrant les mêmes services de certification que la sienne. « Entre les deux patrons, ce n’est pas le grand amour, soupire la jeune femme de vingt-huit ans. En fait, mon employeur aurait voulu que j’accepte à la fois de ne travailler que quelques jours par mois et de ne pas essayer de trouver d’autre contrat ailleurs. Comment je fais, moi, pour m’en sortir ? »

Beaucoup de jeunes Italiens se trouvent aujourd’hui soumis au bon vouloir de leur employeur. Depuis une dizaine d’années, la législation a considérablement facilité le recours au travail précaire et modifié la manière de gérer les entreprises. Près de 70 % des postes créés en 2004 l’ont été à temps partiel ou dans une forme précaire. Et Romano Prodi a dénoncé une situation où, si l’on pousse la logique à l’extrême, une entreprise pourrait fonctionner « avec uniquement des travailleurs qui lui sont extérieurs ». Mais les propositions du futur premier ministre en la matière restent timides (voir ci-contre).

Apparue dans les petites industries du Nord qui ont inspiré les législations successives, la précarité s’est étendue aux sociétés de services du centre puis à l’ensemble du pays. La tendance lourde est au recours à la « parasubordination ». Le travailleur est extérieur à l’entreprise, comme un indépendant, avec toute l’insécurité financière et juridique que cela suppose. Mais il reste sous le contrôle étroit de son supérieur et peut difficilement aller voir ailleurs pour un complément de revenus, tel un salarié.

De plus en plus utilisé, le contrat de « collaboration continue à projet » permet d’embaucher et de licencier tout aussi facilement un travailleur : une lettre suffit pour rompre l’engagement. Son équivalent dans le public, la « collaboration coordonnée continue » (co.co.co.), rencontre un succès croissant lui aussi. « Le problème, c’est que les administrations et les collectivités locales ne montrent pas du tout l’exemple », souligne Maria Teresa Magenes, porte-parole du syndicat CGIL à Milan. Cas typique en 2004 : un organisme d’État chargé de surveiller régionalement les carrières, et qui emploie 80 « co.co.co. » sur ses 100 employés, met un terme brutal à ces contrats faute de fonds. Aucune réaction chez les travailleurs remerciés, tous jeunes et non syndiqués. Seuls vingt d’entre eux seront finalement repris après une rallonge budgétaire, et à nouveau sous forme précaire... « On voit mal pourquoi les entreprises privées se gêneraient pour abuser des contrats flexibles, d’autant que les contrôles administratifs sont rares et peu efficaces, constate-t-on encore à la CGIL. Et du coup, c’est tout le marché de l’emploi qui est tiré vers le bas. » Le recours au travail au noir semble ainsi avoir récemment regagné du terrain alors que les politiques publiques avaient contribué, ces dernières décennies, à régulariser les emplois « cachés ».

de futures avocates À 400 euros par mois

Réceptionniste dans un hôtel de haut de gamme à Naples, Carmen n’a pas eu la possibilité de signer un contrat légal comme certains de ses collègues recrutés avant elle. « Ce qui m’inquiète, ce n’est pas tant la possibilité d’être renvoyée du jour au lendemain que le fait de ne pas cotiser, explique la jeune femme. J’approche des trente ans et c’est comme si je n’avais jamais travaillé de ma vie. »

Par exemple, Carmen ne sera pas indemnisée si elle - décide de faire un enfant. « Et encore je ne me plains pas, relativise-t-elle. J’ai des amies titulaires de maîtrise qui vont démarcher les écoles jour par jour, au cas où il y aurait un professeur malade à remplacer pour deux ou trois heures. Je connais aussi de futures avocates qui - culminent à 400 euros par mois pour dix heures de travail par jour. » Si elle touche tous les sexes et, de plus en plus, tous les âges, la précarité est particulièrement dure pour les jeunes femmes. Celles qui sont employées en « co.co.co. » touchent en moyenne 6 900 euros par an, soit 575 euros par mois. Plus de deux fois moins que leurs homologues masculins précaires qui, avec le même contrat, reçoivent 14 400 euros par an. Le lieu de résidence est lui aussi déterminant : le précaire des régions riches du Nord peut toucher jusqu’à 50 % de plus que - celui du Sud, où la flexibilité se double d’un chômage de masse.

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