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Jean-Michel Bezat | Le Monde le 23.03.2010

Les pays émergents vont bousculer le marché nucléaire civil mondial

mardi 23 mars 2010 par Jean-Michel Bezat
Les "tigres" coréens et chinois sont en chasse et l’"ours" russe a retrouvé de l’appétit. Leur proie : le marché des centrales nucléaires, qui renaît après l’"hiver" qui a suivi la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Le succès de la Corée du Sud pour la livraison de 4 réacteurs à Abou Dhabi - préférée au consortium français Areva-EDF-GDF Suez-Total-Alstom-Vinci - marque un tournant.

Pour la première fois, un pays émergent s’impose à l’exportation dans le pré-carré de l’atome civil tenu par le français Areva, l’américain General Electric et l’américano-japonais Toshiba-Westinghouse. Les groupes coréens, chinois et russes vont devenir de redoutables concurrents dans un secteur où l’arbitrage se fera entre la technologie, la sûreté et le prix.

Le marché est immense et pourrait représenter plus de 1 000 milliards de dollars d’investissements d’ici à 2030. Si 31 pays exploitent aujourd’hui 440 réacteurs (dont une partie devra être renouvelée), une quarantaine d’autres - surtout des pays émergents - veulent accéder à cette source d’énergie pour répondre à leurs besoins en électricité, préparer l’après-pétrole et améliorer leur "bilan carbone". Un marché où les échanges Sud-Sud trouveront des débouchés.

Plus de 400 projets, à des stades d’avancement très différents, sont dans les cartons et pourraient être construits d’ici à 2030, selon la World Nuclear Association, le lobby des industriels du secteur. Le Japon prévoit de construire au moins 14 centrales nucléaires au cours des vingt prochaines années a indiqué dimanche 21 mars le journal japonais Nikkei Business Daily.

Mais les 400 projets mondiaux ne verront peut-être pas le jour faute de matériels, de main-d’oeuvre qualifiée et de "culture nucléaire" dans de nombreux pays. "Nous nous attendons à ce que 10 à 25 nouveaux pays mettent leur première centrale en service d’ici à 2015", a indiqué Yukiya Amano, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

La Corée du Sud et son président, Lee Myung-bak, surnommé "le bulldozer" quand il était patron de Hyundaï, ont de grandes ambitions. Après Abou Dhabi, la compagnie d’électricité Kepco a signé le 10 mars, avec son homologue turque EUAS, un contrat préliminaire pour construire une centrale dans le nord de la Turquie. Ankara, qui reste ouvert à d’autres sociétés, veut vite disposer d’une puissance de 8 000 à 10 000 mégawatts (MW). La Turquie négocie aussi avec le russe Rosatom pour un réacteur dans le sud du pays.

La Chine, encore dépendante des Américains et des Français pour les réacteurs de troisième génération, envisage d’exporter des modèles plus anciens. China National Nuclear Corporation (CNNC), premier groupe d’électricité nucléaire, est sur les rangs. Sa rivale, China Guangdong Nuclear Power Company (CGNPC), qui a acheté deux réacteurs français de troisième génération EPR, a elle aussi "sinisé" les centrales de deuxième génération achetées à Framatome dans les années 1990.

"Devenir autonome"

"Les Chinois sont capables de les construire", constatait Hervé Machenaud, le nouveau responsable de la production et de l’ingénierie d’EDF, quand il dirigeait sa branche Asie-Pacifique. Le directeur général de CGNPC, Quian Zhimin, n’en fait pas mystère. Aux journalistes qu’il rencontre, il glisse un document sans ambiguïté sur ses ambitions : "Acquérir la technologie grâce à l’ouverture du marché, importer la technologie avancée de l’étranger, en coordonner l’assimilation et favoriser l’innovation afin de devenir autonome dans la conception." La CGNPC doit, selon lui, "acquérir les compétences nécessaires pour construire des centrales 100 % chinoises". C’est cette capitalisation des savoir-faire, à partir des technologies françaises en particulier, qui a permis à Séoul de s’imposer face aux Français.

Quant à la Russie, stigmatisée après Tchernobyl, elle va revenir en force. Patron de la holding d’Etat Rosatom, Sergueï Kirienko rappelle que l’URSS a mis en service, en 1954, la première centrale nucléaire au monde. Vladimir Poutine avait fixé en 2006 une feuille de route ambitieuse et lancé la restructuration de la filière nucléaire. Le président russe estimait que son pays doit se montrer "actif" dans la conquête des marchés étrangers. Rosatom a choisi la voie des partenariats, et si l’accord stratégique en discussion avec l’allemand Siemens voit le jour, la concurrence russo-allemande sera redoutable.

Même s’il juge que le marché est "mondial", le dirigeant de Rosatom prospecte d’abord dans les "pays frères" de l’ex-Union soviétique, de l’Europe orientale au Caucase et à l’Asie centrale. Ou dans des pays amis comme l’Inde, où il vient d’annoncer la construction de 12 réacteurs, dont la moitié d’ici à 2017. L’Iran, la Turquie et le monde arabe sont aussi des pays cibles. Au-delà, Rosatom pousse ses ambitions jusqu’en Amérique latine. La Corée du Sud vise l’Asie et les pays du Golfe. La Chine pourrait concurrencer le Japon en Asie, où la Thaïlande, les Philippines, le Vietnam, la Birmanie et la Malaisie ont lancé des programmes.


Les Occidentaux s’inquiètent d’un atome civil "low cost"

Au sein de l’Union européenne - et notamment en France -, la perspective d’un développement tous azimuts de l’atome civil a fait naître une inquiétude : le développement d’une énergie nucléaire "à bas coûts", qui rendrait l’exploitation des centrales dangereuse et ferait le lit de la prolifération à des fins militaires. Il en va aussi de la compétitivité des équipements européens, qui sont plus chers car plus sûrs. Le sujet a été abordé par Nicolas Sarkozy lors de la conférence internationale sur le nucléaire civil qui s’est tenue, lundi 8 et mardi 9 mars, à Paris.

Aujourd’hui, "le marché ne classe que selon le critère du prix", a déploré le président français, faisant allusion au choix d’Abou Dhabi en faveur des Coréens : le consortium conduit par Kepco proposait des réacteurs beaucoup moins chers mais construits selon des standards de sûreté moins élevés. Pour soutenir l’industrie française et européenne, M. Sarkozy a donc demandé à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) d’établir un classement des réacteurs "selon le critère de la sûreté", qui doit être "une priorité collective".

Le président de la Commission européenne, qui a déjà fait adopter une directive en ce sens en 2009, lui a emboîté le pas. Lors de la même conférence, José Manuel Barroso a annoncé "une initiative européenne pour relever les normes de sécurité et de sûreté internationales et les rendre contraignantes" au niveau mondial. Elles porteraient notamment sur la conception des réacteurs et le stockage des déchets les plus hautement radioactifs. La proposition pourrait être soumise au sommet sur la non-prolifération qui se tiendra mi-avril, à Washington, en présence du président Barack Obama.

Américains, Japonais et Français ont tout intérêt à un tel resserrement des critères de sûreté. "Jamais la technologie coréenne vendue à Abou Dhabi n’aurait été autorisée en Europe ou aux Etats-Unis", souligne Anne Lauvergeon, la présidente du directoire d’Areva. Lors de la conférence de Paris, elle a précisé que son groupe peut "faire du sur-mesure en termes de taille de réacteur, d’adaptation aux contraintes locales, de choix technologiques", mais qu’"il n’y a guère le choix en matière de sécurité". Une analyse partagée par Henri Proglio, le PDG d’EDF : "La théorie du nucléaire "low cost" ne tient pas la route. Il n’est pas possible d’imaginer le nucléaire autrement que dans des conditions de sécurité optimales."

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