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Article de Grégoire BISEAU, Christian LOSSON et Gilbert LAVAL paru sur liberation.fr le 13 septembre 2006

Les profits de GDF ne font pas son affaire Ils contredisent le besoin pour l’entreprise d’une alliance.

mercredi 13 septembre 2006 par Grégoire BISEAU, Christian LOSSON

Voilà des bénéfices canon (un résultat semestriel en hausse de 44 % à 1,7 milliard d’euros) qui tombent particulièrement mal. Et qui pourraient redonner de la niaque à l’opposition et aux quelques députés UMP toujours hésitants sur le projet de fusion entre GDF et Suez. Car, avec ce résultat, que même les analystes financiers n’espéraient pas aussi flamboyant, GDF met, bien malgré lui, le gouvernement dans l’embarras. Pour au moins deux raisons. D’abord, il devient plus compliqué pour Thierry Breton, le ministre de l’Economie, de convaincre son auditoire quand il explique que, sans la fusion avec Suez, GDF aura du mal à survivre seul dans cette « guerre énergétique ». Aucun signe (aussi petit soit-il) ne confirme ce présage. C’est même tout l’inverse. Jamais GDF n’a gagné autant d’argent dans son histoire. Et en trois ans l’ex-monopole public aura presque multiplié par deux ses bénéfices. Hier, Jean-François Cirelli, le patron de GDF, a été obligé à un joli grand écart. « [Cette fusion] est-elle une question de vie ou de mort ? Non. Pas immédiatement. C’est clair. Mais nous devons anticiper pour ne pas subir », a-t-il déclaré.

En se félicitant de ses bénéfices historiques devant ses actionnaires, GDF aura du mal à justifier ses dernières hausses de prix (plus 26 % en un an entre juillet 2005 et mai 2006) face à ses clients et aux députés. La bataille sur les tarifs de l’année dernière est encore dans tous les esprits. Afin de forcer la main de Thierry Breton, GDF expliquait partout que, pour ne pas être obligé de vendre à perte, il était obligatoire que le gouvernement répercute la hausse des prix du baril de pétrole (sur lequel les prix mondiaux du gaz sont indexés) sur ses prix de vente. Après moult tergiversations, le gouvernement avait fini par freiner les ardeurs de Cirelli et accordé en mai une hausse de 5,8 % alors que l’entreprise réclamait + 8 %. Dans la foulée, le patron de GDF avait carrément menacé de déposer un recours administratif contre l’Etat, déclarant que cette décision coûtait 750 millions d’euros à l’entreprise.

Aujourd’hui, les syndicats ont un boulevard pour mettre en cause la fiabilité des propos de Cirelli. « GDF a réalisé sur ces ventes de gaz en France une plus-value qui progresse de 400 millions d’euros, en hausse de 13 % lors du premier semestre, on est loin de son objectif de fournir le gaz le moins cher possible », dénonce un communiqué de la CGT. Même si après la fusion avec Suez, l’Etat gardera la main sur les tarifs réglementés du gaz, le rapport de force risque d’être plus compliqué avec un groupe détenu à 70 % par des actionnaires privés. « On sait bien qu’Albert Frère [actionnaire de référence de Suez, ndlr] n’est pas là pour conter fleurette. Ces gens-là, ils veulent du 15 % de rendement et ils feront tout pour l’obtenir », craignait hier, dans le cortège parisien, un cadre de GDF .


La manifestation a rameuté peu d’agents gaziers

Hier en fin d’après-midi à l’Assemblée nationale, Thierry Breton a mis les pieds dans le plat, « constatant », avec le sourire, « la très faible mobilisation et le [faible] taux de grévistes qui ont répondu présents à l’appel de la grève ». Et de se congratuler, en déclarant : « La très large concertation que j’ai conduite pendant près de cinq mois [...] semble avoir porté ses fruits. »

Renfort. Le ministre de l’Economie va peut-être un peu vite en besogne. Car, si la mobilisation d’hier n’avait certes rien à voir avec celle du CPE, elle est en revanche en progression par rapport à la journée d’action de juin. Les arrêts de travail, auxquels avaient appelé toutes les organisations syndicales (sauf la CFDT), ont été suivis par 20,5 % des agents de GDF (contre 13,4 % en juin) et par 16,5 % de ceux d’EDF (contre 9,9 %), selon les directions des deux entreprises. Un taux, malgré tout, plutôt faible si on le compare aux 94 % de non à la privatisation de GDF (taux de participation de 60 %), recueillis par les syndicats, lors d’un référendum interne à l’entreprise.

Dans les couloirs de l’Assemblée nationale, le député communiste Alain Bocquet reconnaissait que cette mobilisation « aurait pu être mieux ». « Mais il n’y avait que les agents de GDF qui avaient été appelés à manifester », a-t-il tempéré. Ce n’est pas tout à fait vrai. Dans le cortège parisien, les électriciens d’EDF étaient bien sûr venus en renfort de leurs frères gaziers. Et à 10 h 30, place de la République, le moral n’était pas folichon. « Quand je suis arrivé il y a dix minutes, il y avait quasiment personne, j’ai eu peur. Mais là, ça va mieux, ça commence à se remplir », dit une déléguée CFDT. Maire communiste d’une petite commune de l’Oise, Alain Blanchard admet : « Il y a forcément une déception. Il faut simplement continuer à débattre. » Un peu plus loin, Christian Martin, secrétaire national du parti socialiste, en charge du service public, a du mal à jubiler. « Je m’attendais à un peu plus de banderoles », lâche-t-il à un administrateur CGT de GDF. « Attention n’allez pas écrire qu’il y a personne. On n’est pas deux cents quand même », s’emporte un agent EDF de la centrale de Paluel.

Délégation. Non, mais un petit cortège de 5 000 personnes (7 000 selon les organisations syndicales). « Ce n’est pas une manifestation nationale, mais seulement parisienne », justifie un élu de la CGT . A Toulouse, ils étaient 500 gaziers qui attendaient place Saint-Etienne le retour de leur délégation à la préfecture. « Dieu va détruire tout ce qui n’est pas catholique . L’alliance Gaz de France-Suez n’aura pas lieu », hurle une dame, un sac à commissions à chaque bras.


Suez-GDF : « Inutile et stupide », selon Stiglitz

Le projet de fusion entre Suez et GDF fait bouillir Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie « Primo, c’est inutile et stupide, confie-t-il . La France a un bon système, juste, à bas prix, efficace et très fiable. S’il n’est pas cassé, pourquoi le réparer ? Deuxio, confier la gestion d’un parc nucléaire à du privé est très problématique ; y aura-t-il la même vigilance, le même investissement ? On a vu ce qui s’est passé aux Etats-Unis quand on a dérégulé notre secteur de l’énergie... Tertio, si la France a une telle réussite dans l’énergie, c’est qu’il y a un "Etat d’esprit public" qui attire des gens qualifiés. Ouvrir la voie à la privatisation, c’est se priver, pour le gouvernement, de marge de manoeuvre dans un secteur si sensible. »


A savoir

Agenda Le projet de loi sur l’énergie débattu dans l’hémicycle depuis le 7 septembre est au menu de la session extraordinaire de l’Assemblée nationale jusqu’au 22. Au-delà, l’ordre du jour n’est pas fixé. Pour cause, mettre un autre texte au menu serait admettre qu’après cette date, la discussion sera close. On voit mal par quel miracle. Sauf à admettre que le Premier ministre a déjà prévu d’user de l’article 49-3.

« Les géants européens de l’énergie doivent être confrontés à une plus grande concurrence ou démantelés. » Le président de la Commission européenne, Manuel Barroso, dans le Financial Times d’hier.

+ 5,8 % C’est la dernière hausse du prix du gaz décidée en mai par le gouvernement, alors que GDF réclamait + 8 %. Cette décision faisait suite à plusieurs hausses successives : + 4 % en juillet 2005, + 2,6 % en septembre, + 12 % en novembre. Le gouvernement a choisi de reporter la prochaine hausse à juillet 2007, après les élections.

300 amendements environ avaient été examinés hier soir sur les 4 500 déposés avant l’article premier du texte du projet de loi de fusion. L’opposition en a déposé au total 137 500.

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