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Un article de Bruno Odent paru dans L’Humanité du 24 mars 2006

Les raisons d’une grève sans précédent

vendredi 24 mars 2006 par Bruno Odent
Allemagne . Rencontre avec les salariés des services publics du Bade-Wurtemberg qui terminent leur septième semaine de lutte.

Il règne en ce lundi 20 mars, dans le grand hall de la maison des syndicats de Stuttgart, rebaptisé « Streiklokal » (local de grève), une ambiance de ruche. Après l’échec d’une médiation bien trop proche des exigences de la partie patronale, les salariés des services publics des communes du Land de Bade-Wurtemberg viennent de décider d’entrer dans leur septième semaine de lutte contre l’augmentation du temps de travail de 38,5 à 40 heures sans compensation salariale. Des décisions identiques seront prises dans onze des seize Länder allemands touchés par des mouvements analogues.

DES VOIX de salariés EN COLèRE

Karin, qui dirige dans la vie professionnelle, une équipe de jardiniers de la ville de Stuttgart, évoque les raisons de sa détermination : « Depuis des années nos rémunérations sont gelées, on nous demande d’accepter de plus en plus de sacrifices. Et maintenant ils baissent nos salaires, car travailler plus longtemps pour le même prix, pour moi, cela n’a pas d’autre signification. »

Dans la salle autour de la jeune femme, ce ne sont que hochements de tête approbateurs. « Je voudrais qu’on m’explique, ajoute-t-elle, comment s’en sortir quand on élève, seule, ses deux enfants avec des revenus bloqués à moins de 1 200 euros par mois. » Joachim, éboueur, renchérit : « La coupe est pleine. Avec les gars on est déterminés à prolonger l’action, le temps qu’il faudra. »

En dépit des tas d’ordures qui s’accumulent sur certains trottoirs, d’une campagne de presse, à sens unique, qui va jusqu’à présenter les salariés en lutte comme des irresponsables, coupables de mettre en péril les préparatifs de la Coupe du monde de football dont Stuttgart sera l’un des épicentres, le mouvement continue de bénéficier d’un relatif courant de sympathie dans l’opinion.

« Tout cela est à bien des égards exceptionnel en Allemagne », souligne Thomas Böhm, président d’honneur du syndicat Ver.di (services). Le syndicaliste est aussi chirurgien à l’hôpital de Stuttgart, un secteur particulièrement sinistré et au sein duquel les médecins viennent, à leur tour, de décider massivement d’entrer en grève. Dans un établissement où la qualité du service s’est déjà considérablement dégradée, l’augmentation du temps de travail programmé entraînerait quelque 185 nouvelles suppressions de postes. Thomas Böhm dénonce « une volonté évidente de privatiser et de créer, de fait, une médecine à deux vitesses ».

Du côté des autorités, on justifie une position intraitable en invoquant les caisses vides du Land ou des communes. Mais ce discours-là ne passe plus. Car l’origine du trou creusé dans les finances des collectivités locales est de notoriété publique : c’est la série de réformes fiscales, diminuant très sensiblement l’impôt des plus fortunés et des grandes entreprises, qui a tari les rentrées financières du Land, au demeurant l’une des régions les plus riches d’Europe.

Ce mouvement de grève inédit de l’autre côté du Rhin n’est pas sans susciter de parallèle avec la mobilisation exceptionnelle déclenchée en France pour le retrait du CPE. « Ce sont deux luttes différentes mais dans la résistance à des logiques néolibérales européennes convergentes », souligne Thomas Böhm. Et d’indiquer qu’un projet dit d’extension de la période d’essai figure aussi dans le contrat de gouvernement de la grande coalition (CDU-SPD). « Il va même au-delà du CPE français, explique le chirurgien, puisqu’il généralise à tous les âges la période de deux ans pendant laquelle les salariés sont jetables à merci. »

« rupture avec la culture syndicale »

Une grève d’une si longue durée constitue « une rupture avec la culture syndicale du pays ». Et Bernd Riexinger, président de Ver.di Stuttgart, va jusqu’à la revendiquer. Un « seuil » a été franchi, dit-il, avec la prise de conscience de nombreux militants syndicaux que « chercher à s’adapter en négociant des compromis à la baisse n’empêche pas le démantèlement des acquis et des conventions collectives ».

Bernd Riexinger est l’un de ces syndicalistes déçus du SPD, persuadé de la nécessité d’intervenir dans le champ politique « pour y remettre en cause le consensus néolibéral ». Il a décidé d’adhérer à l’Alternative électorale pour l’emploi et la justice sociale (WASG), le parti d’Oskar Lafontaine engagé dans un processus de fusion avec le Linkspartei.PDS.

La détermination des salariés des services publics pourra-t-elle se refléter jusque dans le résultat des élections de dimanche (voir ci-contre) ? Le défi est immense dans un Land traditionnellement conservateur. « Ce serait une grosse surprise, reconnaît Bernd Riexinger, mais quelle fantastique bouffée d’air cela constituerait pour notre mouvement... »

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