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Article de Bruno Philip paru dans Le Monde du 12 décembre 2006

Les sacrifiés du charbon chinois

mardi 12 décembre 2006 par Bruno Philip

Les "gueules noires" d’une Chine toujours plus assoiffée d’énergie continuent de payer de leurs vies le prix de la croissance. On assiste ici à une accumulation de tragédies en sous-sol, à un rythme d’environ 6 000 mineurs tués par an ces dernières années, selon les sources officielles, sans doute beaucoup plus si l’on tient compte du fait que de nombreux responsables locaux et des patrons de mines privées minimisent ou ne signalent pas nombre d’accidents.

Les derniers mois de 2006 ont été meurtriers : rien que durant la dernière semaine de novembre, on a dénombré au moins 86 morts dans quatre mines situées d’un bout à l’autre du pays, de l’extrême Nord-Est mandchou jusqu’à la province tropicale du Yunnan (sud-ouest), en passant par les franges tibétaines.

Souvent, en ces temps de flux rapide de la diffusion d’informations sur Internet, lors de catastrophes dont l’ampleur ne peut plus être passée sous silence, les familles des victimes protestent et conspuent les autorités locales, demandant justice et réparation.

Même dans cet empire sous contrôle, le régime est bien obligé de prendre la mesure des réalités, ne serait-ce que pour enrayer un flot toujours grandissant de manifestations plus ou moins violentes contre les carences de l’Etat. Le gouvernement central a choisi de durcir son attitude contre les patrons véreux de mines souvent illégales, ainsi qu’à l’égard des responsables d’entreprises d’Etat.

Le 29 novembre, le directeur et l’adjoint d’une mine de la province du Shaanxi, région du nord de la Chine située au sud-ouest de Pékin, ont été condamnés à cinq ans de prison. Deux ans auparavant, presque exactement jour pour jour, le 28 novembre 2004, la plus grave catastrophe minière en quarante-quatre ans avait endeuillé le pays : 166 mineurs avaient trouvé la mort dans un coup de grisou ayant provoqué une grave explosion dans cette mine d’Etat de Chenjiashan, qui produisait 2,6 millions de tonnes de charbon par an. Un cas emblématique d’une tragédie nationale quand on sait le nombre de paysans, de miséreux partis des campagnes, d’ouvriers au chômage désormais prêts à aller risquer leur vie "au fond" pour empocher les 150 euros mensuels d’un salaire enviable dans un pays où les inégalités sociales sont grandissantes.

Ce jour-là, un journaliste d’un quotidien régional est le premier reporter à arriver sur les lieux de la tragédie. Dans le blog qu’il a récemment créé, il relate l’événement. Il raconte d’abord que le coup de grisou s’est produit à l’aube, alors que 293 ouvriers se trouvaient au fond du puits.

A son arrivée, vers 10 heures, une foule d’un demi-millier de personnes, des familles de mineurs, est massée devant les portes de la mine. Une femme hurle : "Laissez-moi entrer ! Je veux voir mon mari !" Des ambulances entrent et sortent à toute vitesse, ne laissant à personne le loisir de voir le visage des victimes. Le va-et-vient des sauveteurs et des ambulances commence ensuite à se tarir, laissant supposer que, pour l’instant, d’autres survivants - ou d’autres cadavres - n’ont pas été remontés.

En début d’après-midi, se souvient le journaliste, les policiers qui font barrage devant l’entrée du puits éprouvent les plus grandes difficultés à contenir la foule. Une jeune femme, mariée depuis un an avec l’un des disparus, s’effondre. Elle hurle qu’elle regrette d’avoir reproché à son homme de trop boire. "Oui, maintenant je sais, crie-t-elle, boire est pour les mineurs un moyen de conjurer la peur, le noir et le froid au fond du trou !"

Elle entre dans une transe pendant laquelle elle s’adresse à lui : "Reviens, mon amour ! Fume tant que tu veux, bois tant que tu veux ! Je ne t’obligerai plus jamais à redescendre dans le puits. Reviens-moi !..." A ses côtés, une vieille femme s’agenouille devant les forces de l’ordre dans une posture de supplication. Un policier lui répond, les larmes aux yeux : "Grand-mère, je suis aussi triste que vous, mais les sauveteurs ne pourront plus continuer à faire leur travail si tout le monde se presse autour de l’entrée du puits."

Peu avant minuit, dans un froid glacial, des centaines de personnes attendent toujours. Une autre femme, qui a perdu son mari dans un accident similaire en 2001, attend désespérément son fils, disparu dans le coup de grisou du matin. Elle demande qu’on lui laisse préparer pour lui un bol de nouilles. Elle finit par tomber, épuisée, avant d’être emmenée en ambulance. Un homme, Cheng Zensheng, explique être sans nouvelles de ses quatre frères et du mari de sa soeur. "Douze enfants ont peut-être perdu leur père aujourd’hui", dit-il.

Quelques jours après le désastre, le quotidien anglophone et gouvernemental China Daily estimait déjà qu’à l’évidence, il n’y avait aucune chance de retrouver la centaine de mineurs encore "portés disparus" : "Après l’explosion de gaz, les températures à l’intérieur du puits s’élèvent jusqu’à 2 000 degrés et la pression atmosphérique est dix fois plus forte qu’en surface..."

Des experts chinois ont par la suite souligné que la "structure géologique" de ce genre de mine est complexe, dans la mesure où l’on y trouve à la fois du charbon, du pétrole et du gaz, le tout formant un mélange détonant. "La densité de gaz étant très élevée, les risques d’incendies et d’explosion sont donc très fortes", précisaient-ils.

Le 1er janvier 2005, désireux de montrer que le gouvernement central se soucie de la condition des mineurs, le premier ministre chinois, Wen Jiabao, s’était rendu sur les lieux du drame. Le chef du gouvernement s’était recueilli dans une salle dédiée au souvenir des morts, avait déposé une gerbe et s’était incliné en mémoire des victimes.

Après avoir serré les mains des parents des mineurs morts, il avait déclaré : "Il nous faut tirer les leçons d’un accident payé au prix du sang. Il faudra à l’avenir faire plus attention aux conditions de sécurité afin qu’un pareil événement ne se produise à nouveau. Nous serons tenus responsables devant les mineurs, leurs familles et leurs enfants." Et dans un geste amplement diffusé à l’époque dans les médias, Wen Jiabao était descendu au fond d’une mine voisine et avait partagé le repas du premier jour de l’année 2005 avec les mineurs.

En 2004, 5 900 "gueules noires" ont péri, selon les sources officielles, au fond des puits chinois. Début 2005, les autorités ont déclaré que l’objectif pour l’année était de réduire ce chiffre à... 5 730. Même s’il ne faut pas se fier aux statistiques de la République populaire, il apparaît que ce but aussi précis que modeste a été manqué : avec près de 6 000 morts officiellement répertoriés, la tragédie chinoise en sous-sol s’est poursuivie.

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