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Yves Housson , Frédéric Durand | L’Humanité du 23.11.2007

Les salaires restent tabous

samedi 24 novembre 2007 par Yves Housson, Frédéric Durand
Social . Grèves dans la fonction publique, dans les entreprises, sondages : l’attente d’une hausse du pouvoir d’achat se fait de plus en plus pressante. Les recettes de Sarkozy sont en échec.

C’est le branle-bas à l’Élysée. Que pourrait-on bien faire pour désamorcer le mécontentement qui enfle de jour en jour sur le pouvoir d’achat ? Au Palais, lors de réunions jusque tard le soir, nous dit-on, le chef de l’État et ses ministres planchent ardemment sur le sujet. Président, ministres, conseillers multiplient les déclarations affichant la plus grande compréhension pour l’inquiétude numéro 1 des Français.

Comment rassurer l’opinion

Avant-hier, Nicolas Sarkozy a ainsi promis « des initiatives pour répondre à (cette) angoissante question ». Hier, dans le Point, son conseiller spécial Henri Guaino s’affirme haut et fort « contre les politiques d’austérité et contre une vision strictement sacrificielle de la politique », remarquant que « cela fait trente ans que les Français, dans le public comme dans le privé, font des efforts pour accroître leur productivité, améliorer leurs compétences, supporter la précarité. Sans oublier les sacrifices en termes de pouvoir d’achat ». Non, le drapeau de la CGT ne flotte pas encore sur l’Élysée, mais le credo du candidat Sarkozy, « je serai le président du pouvoir d’achat », reste bien de mise. À une différence près : il ne s’agit plus cette fois de gagner des voix mais d’endiguer le mouvement de déception suscité par sa politique, et la contestation qui monte. Le dernier sondage publié hier (IPSOS pour les Échos) confirme les précédents : 44 % des Français s’attendent à une baisse de leur pouvoir d’achat dans les mois qui viennent. En six mois, entre juin et novembre, soit le temps de voir le sarkozysme à l’oeuvre, la proportion de personnes plaçant le niveau de salaire en tête de leurs préoccupations est passée de 46 % à 51 %. Et de plus en plus nombreux sont ceux qui passent de l’opinion à l’action : on vient de le voir avec la forte mobilisation des fonctionnaires mardi, et on le constate avec la multiplication des grèves pour les salaires dans le privé (hôtesses d’Air France il y a peu, salariés de Yoplait, du Crédit Lyonnais ces jours-ci, etc.).

Le message des sondés comme des grévistes est limpide : avec la politique suivie, les mesures prises depuis juin dernier, le compte n’y est pas. Et pour cause. Ce premier semestre sarkozyen a d’abord été celui des occasions (délibérément) manquées de changer la donne financière pour les revenus les plus modestes : pas de coup de pouce pour le SMIC, ni pour les bénéficiaires d’allocations sociales (RMI, allocation handicapé, allocation de rentrée scolaire, etc.). Quant à la mesure phare du programme présidentiel, la fameuse défiscalisation des heures supplémentaires (voir article page suivante), elle est à la fois si sélective et d’un impact sur la feuille de paye si limité qu’elle suscite des interrogations au sein même de l’UMP. Bref, alors que, depuis de longues années, dans le secteur privé et, plus encore, dans la fonction publique, le pouvoir d’achat est en berne (voir nos infographies), il est difficile pour les salariés de croire aujourd’hui en une quelconque « rupture » en la matière. D’autant que, parallèlement, les prix des produits pétroliers et alimentaires flambent - l’inflation atteint le rythme de 2 % sur un an. Et que, s’il s’avère incapable d’améliorer sensiblement les rentrées financières de la grande majorité de ses concitoyens, le nouveau pouvoir excelle à …alourdir leurs charges : par exemple avec les nouvelles franchises médicales, votées hier à l’Assemblée, applicables dès le 1er janvier, avec la suppression de l’exonération de redevance télé pour quelque 700 000 personnes à revenus modestes, et, un peu plus tard, sans doute, avec la TVA « sociale », projet non abandonné, seulement reporté…

En panne de solutions

Quelles nouvelles mesures Nicolas Sarkozy annoncera-t-il ? Plusieurs pistes sont évoquées, au-delà de la pression déjà engagée sur les prix (via une plus grande liberté donnée à la grande distribution) dont la portée ne fait guère illusion. Un déblocage anticipé de l’épargne salariale (« coup » déjà joué en 2004) serait envisagé, mais cela ne concernerait, inégalement, qu’une minorité de salariés bénéficiaires de ce dispositif, et, surtout, ne changerait rien aux salaires. Après les heures sup, les primes de fin d’année pourraient à leur tour, dit-on, être exonérées de charges sociales et fiscales. Creusant ainsi un peu plus le déficit de la Sécu. Sur la table également, l’idée, déjà avancée par le chef de l’État en septembre, de conditionner les exonérations de charges patronales à l’engagement de négociations salariales dans les branches. Mais pas à des accords assurant effectivement des augmentations aux salariés… Aux fonctionnaires, on fait par ailleurs miroiter la possibilité d’un rachat de leurs jours de repos non récupérés. On pourrait encore ajouter la prime à la casse pour les véhicules anciens, le même constat demeurerait valable : avec toutes ces pistes, Sarkozy tourne soigneusement autour du pot. Pas question pour lui de viser une hausse, claire et nette, des salaires - autrement dit de la valeur du travail au sens plein (la rémunération versée pour une même quantité de travail). En déclarant mardi à l’Assemblée que « la France ne distribuera plus de richesses aux Français que si elle est capable d’en produire », François Fillon a indiqué qu’en tout état de cause le cap serait maintenu : « travailler plus » pour, au mieux, espérer maintenir son pouvoir d’achat. Pas question donc de partager autrement les richesses actuellement produites, par exemple en revenant sur le paquet (fiscal) cadeau envoyé l’été dernier aux plus favorisés. Pas question non plus dun nouveau mode de croissance, pour « augmenter le gâteau », en commençant par promouvoir l’augmentation des salaires dont le pouvoir d’achat, rappelons-le, est le premier moteur de l’économie.


Le mirage des heures sup

La défiscalisation des heures supplémentaires pour relancer le pouvoir d’achat a de plus en plus de mal à convaincre.

« Travailler plus pour gagner plus » : six mois après, le slogan de Nicolas Sarkozy n’incarne plus grandchose pour le monde du travail. La défiscalisation des heures supplémentaires, mesure phare du projet, peine à trouver preneur. Christine Lagarde, ministre de l’Économie et des Finances, s’est même résignée à appeler à la rescousse Alain Tapie, ancien directeur général délégué de l’UNEDIC, lui imposant un tour de France des régions, afin de délivrer le mode d’emploi d’un dispositif qui devrait grever le budget de l’État de plus de 6 milliards d’euros en année pleine. Un cinquième du budget de l’emploi.

Destinée, selon le gouvernement, à redonner du pouvoir d’achat aux salariés, la réforme, qui prévoit l’exonération totale des charges patronales et salariales sur les heures supplémentaires, risque d’emblée d’exclure intérimaires et travailleurs en contrat à durée déterminée. De plus, elle incitera les entreprises à augmenter les volumes d’heures supplémentaires plutôt qu’à embaucher ces travailleurs précaires. Le travail sera moins partagé encore qu’il ne l’est. De l’autre côté du spectre, les cadres, qui se voient comptabiliser non pas des heures mais des journées de travail (sur la base de 228 jours par an), pourront travailler plus mais ne connaîtront aucune majoration sur ce temps supplémentaire. Quant aux milliers de salariés dont le temps de travail est annualisé, leur sort reste inconnu puisque rien n’est prévu dans l’application du dispositif.

Le pari de Nicolas Sarkozy de voir ces exonérations relancer la croissance est risqué. La faiblesse du gain en pouvoir d’achat attendu de la mesure et la morosité économique du contexte ne laissent guère de place à l’optimisme. D’ores et déjà, et même si aucune heure supplémentaire ne vient s’ajouter aux 900 millions déjà réalisées annuellement par les Français, il faudra tout de même défiscaliser ces dernières. Les 6 milliards engagés par la réforme viendront alors grossir les déficits publics et alourdir le coût de la dette.

Au sein même du patronat, la mesure ne satisfait pas. Trop complexe dans sa mise en oeuvre, pas très efficace économiquement. « Le dispositif mis en place va dans le bon sens. Mais a-t-il assez de force, assez d’intensité pour qu’il y ait des effets significatifs et rapides ? Je ne suis pas certaine », affirmait, mercredi, Laurence Parisot, patronne du MEDEF, devant des journalistes de la presse économique ; avant d’ajouter : « Si j’additionne les assouplissements antérieurs plus cet assouplissement, on arrive à de telles usines à gaz que c’est rébarbatif. C’est là que je me demande s’il ne faut pas accepter de mettre sur la table la question de la suppression de la durée légale du travail. » Dans ce cas, les heures supplémentaires ne poseraient effectivement plus de problème.

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