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Pierre-Antoine Delhommais | Le Monde le 24.01.2008

Les subprimes font chavirer les modèles, par Pierre-Antoine Delhommais

samedi 26 janvier 2008 par Pierre-Antoine Delhommais

Dans l’histoire économique et monétaire, il y aura un avant et un après subprimes. La crise des crédits immobiliers accordés aux Etats-Unis à des ménages modestes et peu solvables ne met pas seulement par terre les indices boursiers et les bilans des banques. Elle fait aussi chavirer les doctrines et les théories les mieux établies, elle remet en cause les modèles de croissance à la mode, elle détruit les idoles. L’ancien président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, en était une. Les marchés financiers le vénéraient, les économistes le révéraient : les premiers parce qu’il leur avait fait gagner beaucoup d’argent, les seconds parce qu’ils lui attribuaient volontiers la paternité du miracle de croissance observé au cours des dernières années aux Etats-Unis.

La catastrophe des subprimes lui a fait perdre beaucoup de son aura. M. Greenspan apparaît plutôt aujourd’hui comme celui dont la politique monétaire laxiste - c’est-à-dire le maintien de taux d’intérêt trop bas - a favorisé la formation sur le marché du crédit de la gigantesque bulle spéculative qui vient d’éclater, en provoquant d’immenses dégâts. Dégâts économiques, mais aussi blessures pour l’amour-propre national. Des établissements comme Citigroup ou Merrill Lynch, qui étaient l’orgueil de Wall Street, ont été contraints d’aller quémander des fonds auprès de fonds asiatiques ou moyen-orientaux pour ne pas sombrer. Au risque de perdre leur indépendance et de passer sous pavillon koweïtien ou singapourien. Le procès de l’ère Greenspan ne fait sans doute que s’ouvrir.

Celui de son successeur à la tête de la Fed, Ben Bernanke, a déjà commencé. On l’accuse d’avoir pris conscience trop tardivement de la gravité de la situation, d’avoir trop tergiversé avant de passer à l’action, laissant le mal s’étendre au point de devenir quasi incurable. M. Bernanke, qui était présenté, lorsqu’il est entré en fonction, comme l’un des meilleurs penseurs des problèmes monétaires, apparaît aujourd’hui comme naviguant à vue, de façon très approximative. Quant aux belles théories qu’il était censé mettre en oeuvre, elles ont été remisées.

La philosophie monétaire de la Fed se résume de fait à parer au plus pressé, à gérer dans l’urgence, en abaissant très fortement ses taux, les ravages provoqués par le passage du cyclone des subprimes. Et peu importe l’inflation, qu’elle est pourtant censée combattre. Celle-ci a fait un bond spectaculaire, s’établissant à 4,1 %, en glissement annuel, au mois de décembre 2007, soit son niveau le plus élevé depuis 1990. Mais, pour la Réserve fédérale, le danger inflationniste n’est rien comparé au péril d’une grave récession. Elle reste traumatisée par la Grande Dépression des années 1930.

S’il ignore l’inflation, M. Bernanke se mêle en revanche volontiers de politique budgétaire. Il a apporté un soutien sans ambiguïté au plan de relance - très keynésien - présenté par George W. Bush. A dix mois de l’élection présidentielle, l’appui de ce républicain de coeur porte gravement atteinte à l’indépendance de la Réserve fédérale.

La Banque centrale européenne (BCE) ne fait pas preuve de davantage de cohérence idéologique. Si son président, Jean-Claude Trichet, continue à "aboyer" contre l’inflation, plus personne ne songe sérieusement qu’il puisse... "mordre", c’est-à-dire relever ses taux directeurs, comme il avait pourtant promis de le faire avant la crise des subprimes. Mais combien de temps encore la crédibilité de la BCE, incapable de choisir entre soutien à la croissance et lutte contre l’inflation, pourra-t-elle survivre à ce décalage croissant entre ses actes et ses propos ? Son blocage idéologique risque de la démonétiser aussi sûrement que la Fed ses palinodies.

VICTIMES COLLATÉRALES DE LA CRISE

Les banques centrales ne sont pas les seules victimes collatérales de la crise des subprimes. Les pays qui apparaissaient depuis plusieurs années comme des modèles de réussite économique le sont aussi. Au premier rang, on trouvait les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou bien encore l’Espagne, caractérisés par une croissance forte, une demande intérieure dynamique, un chômage bas, des budgets équilibrés. Les premiers sont au bord de la récession. Le deuxième vient de connaître, avec la déroute de la banque Northern Rock, une panique des épargnants comme il n’en avait plus connue depuis les années 1930. Et les malheurs à venir de la City, où des milliers de suppressions d’emplois sont attendues, pourraient grever lourdement les performances économiques du pays.

Quant à l’Espagne, dont le succès reposait pour l’essentiel sur le dynamisme du secteur de la construction - la moitié du ciment européen était utilisé de l’autre côté des Pyrénées -, le pire est à craindre. Plusieurs promoteurs immobiliers battent sérieusement de l’aile, et l’inquiétude grandit sur la santé des banques hispaniques. Tout indique que la bulle de la croissance espagnole est sur le point d’éclater, quoi qu’en dise le chef du gouvernement, José Luis Zapatero, pour qui son pays "vogue sur un navire sûr face aux turbulences". Propos peut-être imprudents.

"La crise récente risque de montrer qu’il s’agissait de "faux modèles’’ à ne pas suivre, souligne Patrick Artus, directeur des études économiques chez Natixis. Que reste-t-il du dynamisme de ces pays, une fois enlevés l’expansion des services financiers et de la construction, qui y représentaient 50 % à 80 % des créations d’emplois ?" Selon lui, cette crise pourrait faire surgir de nouveaux modèles, des pays où la croissance est tirée par des facteurs structurels durables, tels le niveau élevé de recherche-développement ou des gains importants de productivité. M. Artus cite comme candidats au rang de top-modèles économiques la Suède, le Japon et la Finlande.

La France n’y figure pas. Il n’est pas sûr que le pays sorte aussi indemne de la déroute des subprimes que la ministre de l’économie, Christine Lagarde, l’a longtemps prétendu. Cette crise financière aura démontré, s’il en était encore besoin, les limites du volontarisme économique défendu par le président de la République Nicolas Sarkozy. Il ne sert pas à grand-chose de dire qu’on va aller chercher la croissance "avec les dents" quand le système bancaire mondial, tout autour de vous, s’écroule. "Je crois qu’il faut garder beaucoup de sang-froid devant les conséquences d’une crise financière qui a lieu aux Etats-Unis", s’est contenté de déclarer le chef de l’Etat, au lendemain de la débâcle subie à la Bourse de Paris. On l’avait connu plus disert et mieux inspiré.

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