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Robert Castel et Laurent Etre | L’Humanité du 13.11.2010

« Les syndicats ont fait la preuve de leur solidarité et de leur efficacité »

mercredi 24 novembre 2010 par Laurent Etre, Robert Castel
Syndicalisme : le retour en force ?

Comment appréciez-vous l’action des syndicats dans le mouvement pour la défense des retraites  ?

Robert Castel. Globalement, les syndicats ont fait preuve d’un remarquable esprit de responsabilité et de solidarité entre eux. À l’exception, peut-être, de Force ouvrière. C’est une banalité de dire que l’un des gros problèmes du syndicalisme français est sa division. Mais, en l’occurrence, dans le mouvement sur les retraites, il y a eu une unité d’action. Et ce n’est jamais gagné d’avance. Il est d’autant plus difficile de maintenir l’unité que le mouvement s’arrête ou, disons, marque un point d’arrêt. C’est une période délicate. Il est donc normal qu’il y ait des tensions. Mais globalement, ce qui ressort, c’est que les syndicats ont fait la preuve de leur solidarité, de leur efficacité et de leur sens des responsabilités.

Peut-on dire que le mouvement des retraites a apporté un démenti aux discours sur le déficit de représentativité des syndicats  ?

Robert Castel. En un sens, oui. D’ailleurs, il y a un paradoxe, qui ne concerne pas seulement le mouvement des retraites. En effet, le pourcentage de syndiqués en France se situe en dessous de 10 %. Et pourtant, même pour les gens qui ne sont pas syndiqués, et qui sont donc, malheureusement, la majorité, le syndicalisme continue à représenter quelque chose, et même, plus précisément, représente le principal outil d’organisation pour défendre les intérêts des travailleurs. Cela s’explique par l’histoire du syndicalisme dans notre pays. L’établissement de droits sociaux a été non pas exclusivement, mais dans une large mesure, le fruit de l’action des syndicats. Par exemple, la réduction du temps de travail a été portée par les syndicats dès le début du XXe siècle. Et cela a bénéficié à toute la population. Il y a à cet égard une mémoire de l’opinion.

La succession de journées d’action est-elle une méthode pertinente  ?

Robert Castel. L’élaboration d’une stratégie syndicale, c’est le travail des syndicats. Je ne me permettrais pas de porter des jugements à ce sujet. En tout cas, il faut remarquer que cette méthode d’action ne date pas d’hier. C’est donc qu’elle permet d’obtenir quelque chose. Ne serait-ce que pour ce qui est de la bataille d’opinion, dans le cas du mouvement des retraites. Certes, la loi est passée. Mais cela va laisser des traces qui ne sont pas à l’avantage du gouvernement. Ce qu’on peut dire, c’est que le choix de journées d’action successives n’a pas fait la démonstration du fait qu’il serait inapproprié, c’est plutôt le contraire. D’autres formes de mobilisation étaient-elles possibles  ? Pouvait-on s’orienter vers une action de type grève générale, grève illimitée  ? Je ne suis pas le mieux à même de répondre, mais il me semble en tout cas que l’opinion publique n’allait pas dans ce sens, pas plus que les stratégies des organisations syndicales, à l’exception d’une seule, Force ouvrière, qui cherchait peut-être un peu la surenchère. Quoi qu’il en soit, je ne crois pas qu’on puisse tirer de tout ce qui s’est passé un bilan négatif, ni quant à la représentativité des syndicats, ni quant aux formes d’action ou de mobilisation des syndicats.

Si le taux de syndicalisation était plus fort en France, peut-on supposer que le gouvernement aurait reculé  ? Y aurait-il davantage de chances que le gouvernement écoute les syndicats  ?

Robert Castel. C’est vraisemblable, dans la mesure où les échanges entre gouvernement et syndicats sont tout de même des rapports de forces. Forcément, plus les syndicats représentent de salariés, moins le rapport de forces sera en leur défaveur. Cela dit, je crois que l’enjeu se situe aussi en amont. Il est dommage, en effet, qu’il ne puisse y avoir en France de discussion paritaire, comme c’est le cas dans certains pays. Y compris sur la question des retraites. Prenez par exemple la réforme suédoise. Elle a été mise en œuvre après une dizaine d’années de négociations durant lesquelles les syndicats de salariés ont été fortement impliqués. Évidemment, c’était plus facile, dans la mesure où les syndicats représentent en Suède une majorité de la population active. Donc, effectivement, on peut se dire que la situation en France pourrait être autre. En tout cas, étant donné que c’est actuellement une situation qui n’est pas a priori favorable au mouvement syndical et à la véritable négociation collective, je pense que les syndicats s’en sont plutôt bien tiré.

Si la gauche revenait au pouvoir, devrait-elle coproduire les réformes avec les syndicats  ? Faut-il repenser l’articulation entre syndicats et action politique  ?

Robert Castel. Dans le cadre d’une politique de gauche, cela me paraît tout à fait évident. Parce que, effectivement, cette réforme qui vient de passer n’a pas résolu les problèmes de fond du financement des retraites. Une véritable réforme en profondeur du régime des retraites reste nécessaire. Il est évident, et en particulier si la gauche revient au pouvoir, qu’il faudrait reprendre le chantier, dans le cadre de véritables discussions paritaires dans lesquelles les syndicats auraient effectivement toute leur place, ce qui n’a absolument pas été le cas dans la préparation de l’actuelle loi.

Le discours syndical est-il poussé aujourd’hui à une certaine politisation  ? Si oui, est-ce positif pour le syndicalisme  ?

Robert Castel. Il ne faut pas se faire d’illusions. Il y a toujours eu une relation, même si elle n’a pas souvent été mise au premier plan, entre le registre syndical et le registre politique. Cela ne signifie pas nécessairement l’inféodation d’un syndicat à un parti politique, ce qui est évidemment très mauvais. Mais il est certain que si les syndicats défendent une politique en faveur des salariés, ils penchent ce faisant d’un côté du champ politique, en l’occurrence la gauche, pour dire les choses simplement. Bien sûr, je parle ici des syndicats ouvriers. Le Medef, à l’inverse, est un syndicat dont les liens avec la droite sont clairs. En tout cas, il n’est pas mauvais en soi qu’il y ait des relations entre une posture syndicale et une posture politique, cela me paraît même être dans la nature des choses, de surcroît dans le contexte sociopolitique actuel. À condition, bien sûr, qu’il ne s’agisse pas d’une inféodation à un parti.

Robert Castel est notamment l’auteur de la Montée des incertitudes  : travail, protections, statut de l’individu. Éditions du Seuil, 2009.

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