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Un article de Pierre-Antoine Delhommais et Eric Le Boucher paru dans Le Monde du 23 mars 2005

M. Raffarin, les salaires et le chômage

mardi 22 mars 2005 par Pierre-Antoine Delhommais, Eric Le Boucher

Devant le succès des manifestations des syndicats sur les salaires et le temps de travail, le gouvernement s’engage désormais à "partager la croissance". Jean-Pierre Raffarin justifie cette générosité en expliquant qu’"il est légitime que les Françaises et les Français aient une revendication d’amélioration du pouvoir d’achat en voyant une croissance plus forte que prévu". Le premier ministre surprendra toujours.

Certes, la croissance a été plus forte que prévu en 2004 (le PIB a crû de 2,4 % au lieu du 1,7 % attendu), mais la situation s’inverse exactement en 2005 : les conjoncturistes tablent sur 1,7 % quand le gouvernement s’accroche à 2,5 %. Voilà donc un premier ministre cigale qui s’empresse de dévorer les fruits d’hier à l’approche des temps rudes.

Il y a, bien entendu, beaucoup de professions justement insatisfaites. Mais y a-t-il un problème "général" du pouvoir d’achat en France ? A question simple, réponse compliquée. D’abord parce que la mesure de cet indicateur essentiel du bien-être économique se révèle éminemment délicate. Preuve de cette difficulté, l’Insee vient de publier des statistiques sur le pouvoir d’achat pour... l’année 2003 ! Il aurait affiché une baisse de 0,3 %, ce qui ne constitue pas une grande surprise compte tenu de la quasi-stagnation de l’économie cette année-là. Selon toute vraisemblance, il devrait en revanche à nouveau avoir augmenté en 2004 (de 0,4 %) avec le retour d’une croissance soutenue.

La complexité de l’évaluation du pouvoir d’achat tient au nombre de paramètres à prendre en compte (salaires, prix, prestations sociales, impôts), mais aussi au fait qu’il intègre des éléments sujets à caution, telle l’évolution des prix.

Depuis le lancement de l’euro, les Français ont l’impression que l’inflation progresse bien plus vite que ce que la mesure officielle établit. De là à parler d’un pouvoir d’achat "ressenti" et d’un pouvoir d’achat "effectif", il n’y a qu’un pas que le président du Medef, Ernest-Antoine Seillière, a franchi dans nos colonnes (Le Monde du 16 mars).

Dès le printemps 2004, Michel-Edouard Leclerc et Nicolas Sarkozy s’étaient livrés à une bataille de chiffres sur le pouvoir d’achat, le premier affirmant qu’il baissait, le second assurant le contraire. La polémique avait débouché sur la convocation par Bercy des industriels et des professionnels de la grande distribution pour que les prix de produits phare baissent. M. Sarkozy, qui se voulait le chantre de la rigueur budgétaire, s’était bien gardé d’évoquer la piste des salaires pour requinquer le pouvoir d’achat et stimuler la consommation !

L’opération baisse des prix ayant tourné au demi-échec, les cours du pétrole recommençant à s’envoler, la concurrence dans les services restant insuffisante pour tirer les tarifs vers le bas et certaines très grandes entreprises ayant affiché des profits record, c’est sur les salaires, l’autre levier pour stimuler le pouvoir d’achat, que se porte l’attention.

Les comparaisons internationales ne placent pas la France en mauvaise position. L’évolution des salaires en France a été supérieure depuis dix ans à celle de l’Allemagne et plus encore du Japon, même si elle reste bien inférieure à celle des pays anglo-saxons. Ce sont les pays "libéraux", les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui augmentent les salaires mieux que ceux qui ont des prétentions "sociales" ! Pourquoi ? Parce que le chômage (5 % aux Etats-Unis et 4 % en Grande-Bretagne) ne peut plus y servir pour peser dans le rapport de force capital/travail, contrairement à ce qui se passe en France et en Allemagne. Et parce que les salaires dépendent des gains de productivité qui sont bien supérieurs outre-Manche et outre-Atlantique.

Le niveau de vie en France, selon l’Insee, a cru en moyenne de 10 % entre 1996 et 2001. Ce n’est pas négligeable compte tenu de la politique de désindexation des salaires et des prix appliquée avec constance en France depuis vingt-cinq ans, de la déconnexion de l’évolution du smic (fortement augmenté par les gouvernements) et de celle des autres salaires et des 35 heures, qui ont, en accord avec plusieurs syndicats, ralenti la progression des fiches de paie au nom du "partage du travail".

Ce chiffre de 10 % s’explique en partie par la forte progression de la participation : on a gagné en bonus ce qu’on n’a pas gagné en salaire. Début 2004, 17 % des ménages bénéficiaient d’une épargne salariale qui complète la rémunération mensuelle et qui, le plus souvent placée dans la propriété d’un logement dont le prix a augmenté, donne le sentiment d’un mieux. Un mieux qui autorise à tirer sur le carnet d’épargne et courir les magasins. La situation française est plus américaine, de ce point de vue, qu’allemande.

La conclusion de ces évolutions n’est pas négative : les Français consomment. En Allemagne, l’économie se traîne à cause d’une demande languissante des ménages dont les revenus sont sous pression depuis dix ans. En France, le seul moteur de la croissance "plus forte"a été la consommation des ménages. Ce n’est pas le moindre des paradoxes du succès des manifestations pour le pouvoir d’achat : les Français jugent que sa stagnation ressentie constitue le principal problème économique, alors que la plupart des économistes soulignent que la consommation des ménages est à peu près le seul indicateur bien orienté dans le pays. En conséquence, la question du pouvoir d’achat paraît secondaire à beaucoup d’entre eux par rapport à toute une série de mauvaises nouvelles bien plus graves : les mauvaises performances des exportations qui reflètent une inquiétante perte de compétitivité des entreprises françaises ; la remontée du chômage à des niveaux records ; la détérioration des finances publiques. Il est vrai que ces thèmes se prêtent mal à la mobilisation.

L’ENCRE DU POULPE Aussi les syndicats et l’opposition ont-ils choisi une cause qui, à défaut d’être mauvaise, est loin d’être la priorité de l’économie française. Bien sûr, une augmentation du pouvoir d’achat serait souhaitable, mais, avec la mondialisation et la concurrence féroce des pays émergents, elle se décrète moins que jamais. Elle ne peut qu’être le résultat d’une économie qui fonctionne bien, une sorte de récompense d’une nation où la croissance est forte, la productivité élevée et le chômage faible.

Le gouvernement s’accommode de ce détournement de l’opinion sur un sujet où il ne peut presque rien faire. Cela lui évite de devoir affronter ses responsabilités là où sa politique économique est engagée : les déficits des comptes publics, les réformes de l’Etat en panne, la hausse du smic qui lèse la compétitivité, la recherche-développement qui manque, la mauvaise spécialisation géographique de nos exportations. Feindre de s’émouvoir du pouvoir d’achat est l’encre du poulpe.

A cette feinte, le gouvernement ajoute une faute : il se montre généreux avec les fonctionnaires (geste en rupture avec sa fermeté affichée jusque-là) sans qu’il leur impose en contrepartie une demande claire de productivité. Le contribuable paiera (1 milliard d’euros) en réduisant d’autant son pouvoir d’achat. L’intervention de M. Raffarin dans le domaine des revenus n’aura renforcé ni le crédit de la politique économique du gouvernement ni la confiance des Français en l’avenir.

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