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Catherine Vincent | Le Monde du 5 avril 2007

Mal de vivre à la centrale nucléaire

jeudi 5 avril 2007 par Catherine Vincent

A la centrale nucléaire de Chinon, à quelques kilomètres de la coquette petite ville d’Avoine, en cette fin de mois de mars, le parking est déjà plein. Le soleil se lève à peine, dans un ciel barré par les quatre monumentales colonnes de fumée qui s’échappent en permanence des tours de refroidissement des réacteurs.

Les portillons de sécurité franchis, il suffit de peu de temps pour découvrir que les 1 300 agents EDF - des hommes, à 80 % - sont rongés par un mal-être profond. Et que leur moral est plus bas encore depuis ce jour de la fin février où ils ont appris que l’un d’entre eux, la veille, s’était donné la mort. Un cadre de 50 ans, ayant une haute responsabilité dans la conduite des réacteurs. Le troisième suicide depuis août 2006. Et le quatrième depuis celui, en août 2004, de Dominique Peutevinck, un technicien supérieur dont le cas vient d’être mis en délibéré par le tribunal des affaires de Sécurité sociale de Tours : la caisse primaire d’assurance-maladie avait considéré son acte comme résultant d’une maladie professionnelle, ce que conteste EDF.

Les salariés du centre nucléaire de production d’électricité (CNPE) de Chinon connaîtraient-ils les mêmes souffrances que ceux du Technocentre de Renault, à Guyancourt (Yvelines), sur le lieu duquel trois personnes se sont suicidées depuis deux ans ? Certes, aucun employé EDF ne s’est donné la mort sur le site même de la centrale. Et aucun lien n’a pu être formellement établi entre leur acte et leurs conditions de travail.

Le suicide est une démarche "très personnelle, difficile à appréhender mais qu’il faut respecter", commente Eric Maucort, le jeune et dynamique directeur du CNPE de Chinon. A Paris pourtant, la direction du groupe a réagi. Pierre Gadonneix, PDG d’EDF, a décidé, le 14 mars, d’envoyer sur place, pour mener une "mission d’écoute et de compréhension", deux de ses lieutenants. Et non des moindres : Pierre Beroux, directeur des risques, et Danielle Schwartz, directrice adjointe de l’emploi. Manière de répondre, enfin, au service médical et aux représentants syndicaux, qui avaient à plusieurs reprises lancé des alertes à leur hiérarchie sur la surcharge de travail et les difficultés morales exprimées par nombre des salariés.

Mais de quel mal souffrent donc les agents du nucléaire ? Eux que l’on disait si nantis, si qualifiés ? Eux à qui ne revient plus le travail le plus dur, le plus dangereux, la maintenance des réacteurs à l’arrêt étant désormais assurée par des sous-traitants ? Eux dont les effectifs sont en baisse, mais moins qu’ailleurs ? "Ce qui se passe actuellement à Chinon, et plus généralement dans le parc nucléaire français, est de l’ordre de la souffrance éthique", affirme le docteur Dominique Huez, le plus virulent des quatre médecins de la centrale. Celui qui, en mai 2003, puis en mars 2004, avait diagnostiqué chez Dominique Peutevinck une "dépression réactionnelle professionnelle". Et qui, en février 2004, avait adressé à la direction du CNPE de Chinon une "alerte de risque psychosocial" concernant le service contrôle robinetterie où travaillait ce technicien supérieur. Il faisait état d’une situation "extrêmement dégradée, annoncée depuis 2001, avec 45,8 % d’agents en souffrance professionnelle". "Ce qui agit sur la santé, explique-t-il, c’est de faire ce que l’on réprouve, en se sentant de surcroît victime d’une injustice."

Bien plus que la pénibilité des tâches, c’est un sentiment de "perte de sens", allié au manque de reconnaissance, qui revient le plus souvent dans les doléances des salariés. C’est, par exemple, l’incompréhension devant la décision récente du groupe EDF de n’avoir plus qu’un magasin national pour les pièces de rechange des réacteurs, ce qui bloque parfois les réparations pendant plusieurs jours. Et c’est surtout l’obligation de travailler de plus en plus vite, concurrence oblige. Sans pour autant se permettre l’erreur.

Car le risque, ici, pèse plus lourd qu’ailleurs... Et chacun, aiguillonné par la "traçabilité de la faute", s’en sent personnellement responsable. Des injonctions paradoxales que les mieux armés psychiquement parviennent à supporter. Mais que les plus consciencieux ("les premières victimes du suicide au travail", précise le docteur Huez) vivent souvent très mal. "Avec un noeud dans le ventre le dimanche soir", comme le décrit l’un d’eux. Ou en constatant, comme cet autre, que "tout faire et ne rien faire, c’est limite pervers dans la frustration".

"Trente ans que je suis là, et je vois arriver des types de 50 ans en pleurs aux réunions... Je n’ai jamais connu ça !", s’effare Michel Lallier, représentant CGT (majoritaire à 67 % sur le site) et membre du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de la centrale, qui dénonce entre autres "les dysfonctionnements des organisations du travail" et "le raidissement sur le contrôle du prescrit". Une réalité que ne nie pas Eric Maucort, qui reconnaît être "dans un secteur où les contraintes d’adaptation sont lourdes".

Pour accompagner les évolutions réglementaires "qui impliquent une remise en cause permanente", le directeur du CNPE de Chinon, en poste depuis quatre ans, précise avoir fait appel, fin 2006, une équipe extérieure de psychologues, "actuellement en phase de diagnostic" auprès des salariés du site. Un remède qui ne convainc guère Michel Lallier, pour qui le vrai moyen de corriger la situation est ailleurs, dans "l’apport d’une respiration au niveau des effectifs, l’allongement de la durée de certains travaux, l’amélioration des interfaces entre les services".

La "mission d’écoute et de compréhension" aura-t-elle des effets ? Son objectif premier était "de s’associer à la douleur des équipes liée au deuil, et de développer sur le terrain un climat de confiance avec la tête du groupe", indique Pierre Beroux. Les deux dirigeants parisiens ont passé trois jours, du 28 au 30 mars, sur le site de la centrale. Ils y ont notamment rencontré près de deux cents salariés, réunis pour l’occasion à l’appel de la CGT. Ils les ont "écoutés". Sauront-ils les comprendre ? Leurs propositions devraient être rendues avant la fin avril.


Annie Thébaud-Mony, sociologue à l’Inserm : "Ils commencent à douter de la sûreté"

Annie Thébaud-Mony, sociologue à l’Inserm, vous êtes spécialiste des questions de santé au travail. Y a-t-il une souffrance spécifique à l’industrie nucléaire ?

Le nucléaire est une industrie dangereuse pour ses travailleurs, notamment par le risque d’exposition aux radiations. Depuis vingt ans, ce problème a été résolu par EDF grâce à la sous-traitance. L’ensemble des tâches de maintenance des centrales est confié à des entreprises extérieures, qui fonctionnent selon le principe de la "gestion de l’emploi par la dose" : lorsqu’un travailleur arrive en limite de la dose de radioactivité admise, il doit être remplacé. Extrêmement pénible pour les sous-traitants eux-mêmes, cette organisation du travail a aussi des conséquences négatives pour les salariés EDF. Elle entraîne des aléas auxquels ils doivent s’adapter continuellement, ce qui est contradictoire avec le mode de fonctionnement d’une centrale nucléaire, où tout doit être programmé. D’où une série d’incertitudes qui pèsent lourd sur les salariés. Le tout dans une contrainte de temps de plus en plus forte, et avec la hantise permanente de la sûreté nucléaire.

"Un service public pour une énergie populaire", telle fut longtemps la devise d’EDF-GDF. Quel rôle joue la privatisation survenue en 2004 dans le malaise actuel ?

Un rôle essentiel, mais bien antérieur à 2004. Dans les années 1980, l’idéologie de service public était très forte parmi les salariés du nucléaire. C’était la fierté même du parc français. Mais dès les années 1990, dès que s’est affirmé le choix de la sous-traitance - donc d’un début de privatisation -, les agents EDF ont commencé à exprimer leur malaise. Ils supportaient mal de s’inscrire dans une logique de rentabilité, de diminution des coûts, de compétitivité. Et maintenant de concurrence.

Comment, dans ce contexte, est vécue la gestion du risque ?

De façon très contradictoire. D’un côté, il y a toujours la représentation d’une industrie nucléaire sans faille, celle qui leur fait dire, face aux accidents survenus à Three Miles Island ou à Tchernobyl : cela ne se produira pas en France. De l’autre, il y a ce qu’ils vivent au quotidien, qui est une fragilisation de la sûreté. En ne contrôlant plus l’efficacité de la maintenance, les agents EDF ont été privés de cette relation un peu organique à un service d’entretien, qui garantissait la mémoire du travail fait.

Conséquence : même si c’est un point qu’ils sont réticents à aborder, ils commencent à douter de la sûreté des centrales. Pour beaucoup, le mal-être actuel provient du sentiment d’avoir été trompés. Et ils le savent mieux que d’autres : la progression du risque majeur est d’autant plus grande que l’on perd la maîtrise de la maintenance et la confiance en la production. Ce qui est d’autant plus inquiétant que nous figurons parmi les pays où la concentration de réacteurs nucléaires est la plus importante au monde.

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