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Rémi Barroux , Bertrand Bissuel et François Bostnavaron | Le Monde du 16.10.07.

Matignon s’attend à une semaine sociale difficile et à un jeudi noir

mardi 16 octobre 2007 par Rémi Barroux, François Bostnavaron, Bertrand Bissuel
La journée d’action du jeudi 18 octobre contre la réforme des régimes spéciaux de retraite va être évaluée comme le premier mouvement social d’importance contre la politique de MM. Sarkozy et Fillon. Nicolas Sarkozy dit s’attendre à une semaine sociale "difficile", et François Fillon a affirmé samedi, dans la Sarthe, "ne pas redouter" la journée du 18. Xavier Bertrand, le ministre du travail, a annoncé dimanche, sur Europe 1, qu’"il ne devrait y avoir jeudi quasiment pas de train, de bus ou de métro".

Si cette journée d’action concerne d’abord la défense des régimes spéciaux de retraite, les syndicats ont voulu éviter le piège d’une mobilisation centrée sur la défense des acquis de certaines catégories de salariés. Derrière l’attaque contre les régimes spéciaux, expliquent notamment Solidaires, la CGT ou FO, la réforme du régime général des retraites avec l’allongement programmé de la durée de cotisations pour tous se profile.

Un argument résumé par le secrétaire général de la CGT cheminots, Didier Le Reste, dans le Journal du dimanche (14 octobre) : "Il y a aujourd’hui une communauté d’intérêts entre ceux qui défendent les régimes spéciaux et ceux qui refusent une nouvelle remise en cause du régime général", programmée, selon lui, après les municipales.

Tous les syndicats ne partagent pas ce point de vue. Si le cheminot et secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, marchera en tête d’un cortège, jeudi 18 octobre, son homologue de la CFDT, François Chérèque, n’en sera pas. Sa Fédération des cheminots sera certes dans la rue, mais pas question pour la confédération de mélanger les revendications.

En fait, chaque syndicat se trouve confronté à des difficultés de stratégie. Débordé sur sa gauche par SUD, notamment SUD-Rail deuxième organisation syndicale à la SNCF, la CGT veut apparaître dynamique dans la mobilisation.

Mais sa Fédération des cheminots n’a pas appelé à une grève reconductible, jeudi, à la différence de SUD, de FO ou de la fédération générale autonome des agents de conduite (FGAAC). Elle menace néanmoins, avec six autres fédérations, d’un nouveau mouvement, éventuellement reconductible, après le 22 octobre. Explication de M. Le Reste : "Les cheminots ne veulent pas s’engager dans une aventure et ne veulent pas s’isoler trop tôt." La CGT ne veut pas non plus s’isoler, alors qu’elle est engagée avec les quatre autres confédérations dans des négociations avec le patronat sur la modernisation du marché du travail ou des discussions avec le gouvernement sur le pouvoir d’achat.

PRÉPARATION DES RENDEZ-VOUS

De son côté, la CFDT craint que sa volonté réformatrice ne puisse déboucher sur des résultats concrets pour les salariés. Son secrétaire général hausse alors le ton. Devant 6 000 militants remontés contre la politique du gouvernement, jeudi 11 octobre, M. Chérèque a clamé : "Nous ne serons pas de faux acteurs réduits à l’impuissance à force de pressions et de provocations ; nous ne serons pas davantage des observateurs passifs et amers en attente de jours meilleurs." Une pierre dans le jardin de la CGT.

Toutes les organisations préparent les prochains rendez-vous. Le dossier de la représentativité et du financement pourrait être ouvert avant la fin de l’année, celui des retraites, la réforme du régime général, arrivera dès le début de l’année 2008, une année qui se conclura par les élections prud’homales.


Des revendications tous azimuts le 18 octobre

Outre les grèves attendues dans les transports (SNCF, RATP...), d’autres secteurs vont être touchés par les arrêts de travail. Si la FSU n’a pas lancé de consigne au niveau national, la fédération enseignante appelle néanmoins "les personnels à l’action", ce qui se traduira par des grèves dans certains établissements scolaires. D’autres sont prévues à EDF, GDF, dans la fonction publique, à l’ANPE, aux Assedic, aux impôts, à Air France... Dans plusieurs départements, les cortèges accueilleront des manifestants du privé et les revendications concerneront aussi bien les retraites que le pouvoir d’achat, ou la fusion de l’ANPE et de l’Unedic. Pour la porte-parole de Solidaires, Annick Coupé, le rendez-vous du 18 octobre prend "l’allure d’une expression globale du mécontentement", dit-elle dans un entretien à Rouge (11 octobre), le journal de la LCR.


[La grève du jeudi 18 octobre devrait être très largement suivie à la SNCF

Il y a au moins un point d’accord entre la direction de la SNCF et les huit organisations syndicales représentées au sein de l’entreprise publique : l’une comme les autres pensent que la grève du jeudi 18 octobre sera très largement suivie. "Elle va être énorme", lance même Eric Falempin, secrétaire général de la Fédération FO des cheminots.

Dans l’entourage d’Anne-Marie Idrac, la présidente de la société ferroviaire, l’on se garde bien d’émettre des pronostics sur la proportion d’agents qui n’iront pas travailler, jeudi. Mais l’on admet néanmoins que la mobilisation sera "importante".

Cette journée nationale d’action - qui concerne la SNCF, mais aussi la RATP, EDF et la fonction publique - vise à dénoncer la réforme des régimes spéciaux de retraite que le pouvoir exécutif a annoncée début septembre. Au sein de l’entreprise ferroviaire, les personnels se mettent aussi en mouvement pour défendre l’emploi et le fret.

Fait rarissime, l’appel à la grève a été lancé par l’ensemble des organisations syndicales (CGT, UNSA, SUD-Rail, CFTC, FGAAC, FO, CFDT et CGC). Autre indice d’une ébullition sociale particulièrement forte : un certain nombre de cadres se "révoltent", car ils ont très mal vécu d’être "sollicités par la direction pour porter la parole du gouvernement jusqu’aux cheminots", rapporte Bernard Aubin, secrétaire fédéral CFTC pour les transports. "J’ai entendu plusieurs collègues de l’encadrement me dire : "Je n’avais jusqu’à présent jamais fait grève, mais cette fois-ci, je vais la faire"", ajoute-t-il. Refusant d’être considérés comme de "simples valets", des cadres font circuler depuis plusieurs jours une "lettre ouverte" au sein de l’entreprise.

Cette poussée de fièvre n’a rien de surprenant dans la mesure où les cheminots sont très attachés à un système qui leur permet de partir à la retraite à 50 ans (pour les conducteurs de train) ou à 55 ans (pour les personnels dits "sédentaires"). Grâce à leur statut, ils touchent une pension à taux plein après avoir cotisé durant 37,5 ans. A leurs yeux, un tel dispositif, dérogatoire du droit commun, constitue une juste compensation à la modicité de leurs salaires et aux contraintes qui pèsent sur leurs emplois (horaires atypiques, travail le dimanche et les jours fériés, etc.).

Cette spécificité est appelée à disparaître. Désireux de placer "l’ensemble des Français sur un pied d’égalité", le gouvernement veut, en effet, aligner le régime de la SNCF sur celui de la fonction publique (passage graduel aux 40 années de cotisation pour obtenir une retraite complète, instauration d’un système de décote et de surcote, etc.).

Ce projet indigne les syndicats, notamment à cause de son impact financier. D’après la CFTC, les cheminots vont subir des pertes de revenus substantielles, comprises entre 206 et 868 euros par mois, pour des agents partant à la retraite en 2020 après 33 années de cotisations.

DES CHANGEMENTS DEPUIS 1995

Le mécontentement des personnels de la SNCF peut-il déclencher un mouvement comparable à celui de 1995 ? Le parallèle semble difficile à établir dans la mesure où le paysage syndical a beaucoup changé en douze ans. Aujourd’hui, les organisations syndicales sont divisées sur la façon de s’opposer au gouvernement. Trois d’entre elles - la FGAAC (conducteurs), FO et SUD-Rail - ont adopté le principe d’une grève reconductible. Les autres ont opté pour un "préavis carré", c’est-à-dire une interruption du travail de 24 heures.

Didier Le Reste, responsable de la CGT-Cheminots - la première organisation syndicale de l’entreprise -, justifie ce choix au nom du "front syndical unitaire", qu’il faut "construire" pour parvenir à un "large mouvement de grève interprofessionnelle". La CGT ne veut pas se lancer d’emblée dans une action dure qui risquerait d’"isoler les cheminots" - d’autant que l’opinion publique paraît plutôt favorable à une réforme des régimes spéciaux, d’après plusieurs sondages récents.

"Ce serait suicidaire si les personnels de la SNCF continuaient la grève, seuls, après le 18 octobre, renchérit Arnaud Morvan, secrétaire général de la Fédération cheminots de la CFDT. Nous souhaitons garder des forces pour pouvoir influencer les négociations à venir."

Cette stratégie permet aussi à la CGT de se démarquer de "certains dirigeants syndicaux" qui "manquent d’expérience", selon la formule employée par le secrétaire général de la Confédération, Bernard Thibault, dans un entretien à Libération, daté du 10 octobre. Une allusion transparente à SUD-Rail, devenue, en quelques années la deuxième organisation syndicale de la SNCF : elle a recueilli près de 15 % des voix aux dernières élections au comité d’entreprise, en 2006 (contre 8,67 % en 1998). Aujourd’hui, la CGT est soucieuse de ne pas se faire déborder sur sa gauche par SUD : c’est même un motif d’"anxiété" pour elle, aux dires d’un bon connaisseur de l’entreprise, même si SUD voit son score stagner depuis deux scrutins.

Mais les rapports de forces syndicaux ne constituent pas l’unique clé de la mobilisation. L’attitude des jeunes cheminots s’annonce, elle aussi, déterminante. Depuis 1995, la SNCF a recruté environ 70 000 personnes, soit près de 40 % de ses effectifs actuels. Ces nouveaux entrants seraient nettement moins portés sur l’action collective que leurs aînés, d’après certains représentants de la direction, à tel point que les états-majors syndicaux connaîtraient des difficultés pour se renouveler ; de même, la constitution des listes aux élections professionnelles s’avérerait de plus en plus difficile.

Certains responsables syndicaux constatent, eux aussi, cette montée de "l’individualisme" - qui n’est pas propre à la SNCF puisqu’elle touche l’ensemble du corps social, soulignent-ils. "On a une population un peu plus jeune qui veut tout, tout de suite", résume M. Falempin. Un tel état d’esprit, ajoute-t-il, peut se révéler explosif dans un contexte de mobilisation sociale.


CHIFFRES

CONFLICTUALITÉ.

Depuis le milieu des années 1990, les conflits sociaux sont en très nette diminution à la SNCF. Près de 700 préavis de grève ont été déposés en 2006, contre 1 182 onze plus tôt (et 1 015 en 2000). Le nombre de journées de travail perdues par agent a évolué de façon plus erratique : 0,79 en 2006, contre 5,82 en 1995 (et 0,21 en 2002).

REPRÉSENTATIVITÉ SYNDICALE.

La CGT est la première organisation au sein de la SNCF, si l’on se fie aux résultats des élections aux comités d’entreprise (40,14 % en 2006, contre près de 44 %, deux ans plus tôt). SUD est deuxième (14,97 %), mais est talonné par l’UNSA (14,48 %).

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