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Un article de Philippe GRANGEREAU paru dans Libération le 22 mai 2006

Mineur chinois, simple chair à creuser

lundi 22 mai 2006 par Philippe GRANGEREAU
Des dizaines de gueules noires périssent chaque jour au fond de gisements illégaux.

En Chine, où périssent chaque jour des dizaines de mineurs, la vie d’une « gueule noire » ne vaut pas très cher. Surtout dans le Shanxi, province riche en gisements et en injustices. Les patrons de mines privées y exploitent sans vergogne une main-d’oeuvre paysanne venue des campagnes pauvres du Sichuan, à 1 millier de kilomètres de là ; un sous-prolétariat qui besogne ses 10 heures quotidiennes dans des trous minuscules à 100 mètres sous terre. En raison de leur petite taille, les Sichuanais sont souvent les seuls à même de trimer dans ces boyaux étriqués d’un diamètre inférieur à 1 mètre. La descente s’effectue dans un seau en fer suspendu à une poulie, qui sert aussi à remonter le minerai à la surface. Ces mines, illégales, sont dépourvues de la moindre mesure de sécurité. « Les patrons, pour ne perdre ni argent, ni temps, n’autorisent même pas l’étayage des galeries. Nous sommes pires que les coolies du siècle dernier », soupire Chen qui, depuis dix ans qu’il travaille dans le district, a vu mourir une cinquantaine de ses compagnons. « Pendant ce temps-là, les propriétaires de mines, eux, roulent sur l’or. » Sur les routes noires de charbon où circulent des norias de camions-bennes débordant de matières fossiles qui alimentent la croissance chinoise, on croise les berlines des officiels et les voitures de luxe des patrons.

Combat. Rencontre avec Yuan Huiqing, 29 ans. Elle a fait le voyage en train du Sichuan, avec son enfant de 8 ans, pour voir le cadavre de son mari. Agé d’une vingtaine d’années, originaire du Sichuan, il a été tué par un éboulement le 30 avril à 15 heures dans l’une des quelque 2 000 mines illégales de Yangquanqu, village riche en charbon, fer et bauxite. Il travaillait depuis six ans pour un patron privé qui n’a même pas pris la peine d’appeler Yuan pour l’avertir du décès de son époux. C’est Ming, un mineur avec qui la victime travaillait, qui l’a alertée.

Le combat de la jeune veuve : obtenir l’« argent de [ses] larmes », 200 000 yuans [1]. Elle espère, à son arrivée, décrocher cette compensation à peine décente, mais déchante vite. Sa première visite est pour la morgue de l’hôpital local. Le bâtiment de plain-pied où les mineurs morts à la tâche sont conservés est tout sauf une chambre froide. Le commis, clope au bec, exige un pourboire de 20 yuans pour ouvrir une porte branlante. La pièce de 5 mètres sur 5 est crasseuse, semée de balayures et d’immondices. Une sorte de local à poubelles où il fait plus chaud qu’à l’extérieur. L’air confiné empeste l’odeur du cadavre du mineur, étendu sur un grabat, sous d’épaisses couvertures. Nonchalant, le commis jette sur le corps une grille démontée à l’arrière d’un réfrigérateur qu’il consent à brancher, mais seulement le temps de la visite ; elle dispense un froid symbolique. Yuan s’agenouille devant son mari décédé. « Je ne peux pas le faire incinérer tout de suite car ici les autorités exigent que les négociations sur le montant de la compensation soient achevées ; un contrat doit être signé devant l’office légal avant de procéder à la crémation », dit la veuve. L’absence de chambre froide sert ainsi de moyen de pression sur les familles pour qu’elles acceptent une indemnité moindre.

Mépris. Légalement, les compensations sont calculées selon le revenu moyen de la province de résidence de la victime. En raison des disparités entre villes riches et provinces pauvres, un paysan, « caste » méprisée en Chine, peut n’avoir droit qu’au quart de la compensation accordée à un citadin. Ces dispositions discriminatoires ne sont, le plus souvent, même pas respectées par les autorités locales. Yuan Huiqing le découvre à ses dépens. Le jour de son arrivée, elle a une entrevue avec Zhang Liguang, le patron de la mine de bauxite dans laquelle son mari est mort. L’entretien tourne vite à l’affrontement. Les hommes de main de l’entrepreneur menacent d’« éliminer » le conseil juridique qui accompagne la veuve. Depuis, le propriétaire reste introuvable.

Bien que cette mine soit illégale, les cadres locaux se chargent de défendre les intérêts de l’exploiteur en tant que « médiateurs ». En quelques jours, Yuan a trois interlocuteurs : le maire, un député et la directrice du bureau des affaires légales. Bien qu’elle soit légalement en droit de demander 200 000 yuans, tous l’incitent à limiter ses exigences à 80 000 yuans. « Ils m’ont dit : "Vous n’obtiendrez pas plus !" » rapporte la veuve, qui finira par se contenter de cette somme modeste.

Critiqué pour le taux de mortalité incroyablement élevé de ces mines, le gouvernement central se contente d’annoncer tous les deux ou trois mois la fermeture « imminente » des exploitations illégales. Mais l’appétit en matières premières du pays est tel que Pékin se contente de mesures « cosmétiques ». « Les officiels provinciaux n’effectuent que de simples inspections de deux ou trois jours. Toute activité est alors suspendue, explique Chen, le mineur. Lorsqu’ils repartent, toutes les mines rouvrent. Il y a une collusion totale entre les patrons des mines illégales et les fonctionnaires. » « Les cadres locaux font plus que tolérer ces mines illégales, ils les protègent, car ils en retirent des pots-de-vin », complète le conseil juridique. Chen poursuit : « Aux yeux des gens d’ici, patrons ou officiels, nous ne sommes appréciés que pour notre sueur et nos bras. On sait que notre existence ne vaut que quelques milliers de yuans. Pas davantage. »


44 mineurs sous terre depuis jeudi

Les accidents de mine se multiplient en Chine : 44 mineurs sont piégés depuis jeudi dans la houillère de Xinjing, dans la province du Shanxi. La direction de la mine, comme c’est souvent le cas, a tenté de dissimuler l’accident. L’an dernier, selon des statistiques officielles, 8 535 mineurs ont laissé leur vie dans des accidents ­ pour une bonne partie au Shanxi. Selon des militants syndicalistes, les décès de mineurs en raison des mauvaises conditions de sécurité atteindraient en réalité, à l’échelle nationale, le nombre faramineux de 20 000 par an ­ soit une moyenne de 54 tués par jour. La plupart ne sont jamais rapportés par la presse.

[1] 10 yuans égalent 1 euro.

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