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Lénaïg Bredoux | L’humanité du 119 mars 2007

Montfort-sur-Meu veut retrouver ses « amis maliens »

lundi 19 mars 2007 par Lénaïg Bredoux
Solidarité . L’arrestation de vingt-trois salariés maliens de Montfort-sur-Meu, en Bretagne, provoque l’indignation des habitants. La pétition de soutien a recueilli plus de 4 000 signatures.

Ce n’est pas un village gaulois. Ni la moustache d’Astérix ni les menhirs d’Obélix. Montfort-sur-Meu est une petite ville de Bretagne de plus de 6 000 habitants, à

25 kilomètres de Rennes, sur la route de Saint-Brieuc. Elle vit essentiellement de l’agroalimentaire, la mairie est socialiste, une association anime un cinéma d’art et essai et l’église rassemble jusqu’à 500 personnes le dimanche matin. C’est une petite ville ordinaire, plongée tout à coup dans une réalité qu’elle ne voyait jusque-là qu’à la télé, ces images de sans-papiers, « à Paris », raflés, renvoyés.

Le 28 février dernier, vers 4 heures et demie du matin, mandatées par le parquet, d’importantes forces de police font le guet. Elles savent où logent les 27 Maliens qui travaillent depuis cinq ans à la Cooperl (600 salariés), le deuxième abattoir de France qui traite 1,5 million de porcs tous les ans. Sur le chemin de l’usine, tous sont arrêtés. Quatre sont en règle, les autres n’ont pas de titre de séjour valable. Selon la préfecture, ils utilisaient soit de fausses cartes, soit l’identité d’un tiers. Le seul moyen pour eux de travailler. Depuis, tous sont sous le coup d’une reconduite à la frontière, une dizaine sont en centre de rétention, deux ont été expulsés, les autres sont remis en liberté, désormais contraints à la clandestinité.

Montfort-sur-Meu n’en revient pas. « Sous le choc », « en colère », « triste ». Ici, la solidarité s’organise. La semaine dernière,

1 500 personnes ont défilé dans les rues de la ville. Hier encore, un pique-nique a rassemblé 150 habitants pour demander la régularisation des 23 Maliens. Le curé, le maire, le patron, les commerçants, les jeunes du collège, les anciens qui se souviennent « de ce qu’ils ont vu pendant la guerre » : les témoignages affluent. La plupart sont légitimistes, ils ne remettent pas en cause les lois sur l’immigration et s’interrogent sur la manière dont les Maliens se sont procuré des faux papiers. Mais tous veulent qu’ils reviennent. Par humanisme.

L.B.

André Rouault, directeur de l’usine Cooperl

« Il y a cinq ans, on a embauché des Maliens car on n’arrivait pas à recruter. » À Montfort, le taux de chômage dépasse à peine les 6 % et les conditions de travail dans les abattoirs sont pénibles. « Par relation, via des gens qui travaillaient à Paris, explique le directeur de l’usine, on a pris trois Maliens qui en connaissaient d’autres. Puis, pendant plusieurs mois, on en a recruté deux par mois. Jusqu’à 27. Ils venaient en célibataires et au travail, c’était le top du top. Deux tiers sont devenus ouvriers qualifiés. » André Rouault jure qu’il ne savait pas que ses salariés présentaient de faux papiers. Il dit aussi qu’il s’est senti « floué ». Mais « qu’en réfléchissant, le côté humain a refait surface. Ils envoyaient la moitié de leur paie au Mali, ils sont plutôt victimes qu’autre chose. Ils nous ont dupés, mais il y a des circonstances atténuantes et on a besoin d’eux. » La - Cooperl a donc décidé de recourir aux conseils d’un avocat, a promis des CDI et déposé une demande officielle de recours à de la main-d’oeuvre étrangère. Et André Rouault fait jouer ses contacts personnels : il est le « cousin éloigné » du député Philippe Rouault, proche de Nicolas Sarkozy et secrétaire général adjoint de l’UMP. Il dit qu’il peut « accélérer les dossiers ».

Claudine Rochefort, porte-parole du collectif Mali-Montfort :

Elle court partout, ses tracts dans une main, son téléphone dans l’autre. Claudine Rochefort est aide à domicile et porte-parole du collectif Mali-Montfort créé au lendemain de l’arrestation des salariés maliens. « Même les gendarmes sont avec nous », glisse-t-elle dans un sourire. Elle, dont les fils sont métis et qui a vécu plusieurs années en Afrique, elle a rencontré les Maliens dès leur arrivée à Montfort. Elle leur a donné des cours de français. Leur arrestation a tout de suite suscité sa « révolte ». « J’ai pensé, OK ils ont été raflés, mais c’est pas juste, on va expliquer à l’administration et ils vont revenir très vite. En fait... »

Heureusement, dit-elle, il y a cette mobilisation des habitants. « C’est à cause de la simplicité des allées et venues dans la ville des Maliens. Ils se déplaçaient à pied ou à vélo, ils prenaient le temps de discuter. C’était dans des échanges tout simples de la vie quotidienne, comme avec cette grand-mère avec qui ils parlaient cuisine. » Elle non plus n’avait pas imaginé qu’ils étaient sans papiers. Elle ne s’était jamais posé la question. « Par contre, je rigole quand la Cooperl affirme qu’elle ne savait pas. Ou alors le directeur est vraiment naïf ! » Claudine Rochefort dit aussi qu’il y a « un petit peu de racisme » dans la ville : « On n’arrive pas en pays conquis à Montfort quand on est noir. »

Chantal, commerçante :

Sur l’auvent de sa boutique de vêtements, elle a accroché un morceau de tissu blanc en signe de solidarité. « Avec les Maliens montfortais », précise-t-elle d’emblée. Et elle insiste, parle de récupération politique, dénonce « l’extrapolation de l’évènement à tous les sans-papiers ». Les mises en garde faites, Chantal s’adoucit et relève le rideau de la minuscule arrière-boutique. C’est son « jardin secret ». Le mur est couvert de portraits, les petits de ses clients, ses parents, ses enfants. Avec, au milieu, une photo découpée dans Ouest-France. « Regardez, les Maliens sont là ! » « Quand ils sont arrivés, ils habitaient dans une caravane, ils n’avaient ni eau chaude ni chauffage. » Très vite, elle les reçoit « à bras ouverts » : « On parlait des parents, de musique. Ils aimaient bien s’habiller, je commandais ma collection de streetwear en fonction d’eux ! On ne voyait même plus leur différence de couleur. » Chantal raconte aussi qu’elle a vu le Cauchemar de Darwin et Bamako. Et puis, émue : « Ils ne doivent pas comprendre ce qui leur arrive. C’étaient des doux. J’ai hâte de les revoir. »

Hyacinthe Desmots, curé de la paroisse :

« On côtoyait tous les jours les Maliens. Ils faisaient partie de notre entourage. Tout le monde disait qu’ils étaient gentils, aimables. Ils n’ont jamais eu affaire à la gendarmerie. » Lors du sermon dominical, le curé a appelé les paroissiens à signer la pétition de soutien, il a manifesté pour la première fois de sa vie et tous les matins, il se précipite sur Ouest-France pour avoir les nouvelles. « Ce n’est pas contre la loi qu’on se bat, mais contre son application. » Qu’importe que les Maliens soient musulmans. « Déjà c’est admirable d’être musulman et de travailler le porc. Ils sont simplement comme n’importe quelle autre famille de Montfort. » Alors, Hyacinthe Desmots, lui aussi, « garde un petit espoir » qu’ils reviennent.

Janine, Nicolas et Morgan, habitants :

Un de ses fils, Nicolas, est à Paris. Il a été voir les Maliens détenus au centre de rétention de Roissy. Il les a vus pleurer. « D’habitude, ils sont fiers, un peu machos... C’est inhumain. Dès que les gens commencent à être bien, on les vire. » Dans sa maison de Talensac, à côté de Montfort, Janine lâche sa colère : « On les a exploités pendant cinq ans et maintenant on se rend compte qu’ils n’étaient pas en règle ! C’est honteux ! » Sa voix se brise, un peu, émue. Elle se souvient que, quand les Maliens sont arrivés, « ça faisait drôle de voir beaucoup de monde de couleur ». Mais elle aussi raconte combien ils étaient bien « intégrés ». Elle dit : « Ils passaient inaperçus. » Son petit-fils, Morgan, dix-huit ans, s’approche ; il trouve « dégueulasse » qu’on « utilise les Maliens et qu’après on les bazarde ». Au départ, il n’était « pas trop d’accord » parce qu’il avait « peur qu’ils foutent le bordel » : « En fait, ça s’est très bien passé. Et puis ça donnait des couleurs. Moi, j’aime bien. »

Lionel Peron, président du club de football :

Sans les Maliens, le club de foot aurait peut-être disparu il y a trois ans. « Il ne restait plus que deux équipes seniors le dimanche, dont sept joueurs maliens », explique Lionel Peron, le président du club. « Tout s’est toujours très bien passé. » La consigne du club est claire : « On ne revendique rien, on veut juste témoigner de leur bonne intégration. » Celle de joueurs qui au lendemain de leur arrestation ont eu l’impression de « trahir » leur club : l’un d’eux a appelé l’entraîneur pour s’excuser de ne pouvoir jouer le dimanche, un autre a regretté n’avoir pas eu le temps de payer sa licence.

Victor Préauchat, maire socialiste :

« La durée de leur présence en France et la réalité humaine justifient qu’on les régularise. Ils étaient bien intégrés. Vingt-cinq à trente Maliens dans une ville de 6 500 habitants, ça n’a pas de raison de poser de problème, hormis pour les racistes purs et durs. » Le maire socialiste de la ville a fait voter au conseil municipal une motion de soutien. Seule l’opposition s’est abstenue. Dont un conseiller qui est par ailleurs le responsable de la « cellule d’éloignement », en charge des expulsions, à la préfecture...

Lénaïg Bredoux

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