Liste des auteurs

Sylvain Cypel | Le Monde le 16.09.2007

Négociations cruciales pour l’automobile américaine

dimanche 16 septembre 2007 par Sylvain Cypel

Les représentants de Rick Wagoner, le PDG de General Motors, négociant au nom des "Big Three" de l’automobile (GM, Ford et Chrysler), et Ron Gettelfinger, le président de l’United Auto Workers (Syndicat unifié des travailleurs de l’automobile) ont décidé de poursuivre les négociations sur un accord-cadre d’entreprise portant sur un nouveau mode de financement de la couverture sociale des retraités de la société aux Etats-Unis.

Négociant à huis clos et sans que ne filtre la moindre information officielle depuis la mi-juillet, employeurs et syndicats avaient fixé au vendredi 14 septembre à minuit - date à laquelle s’achevait la validité de la précédente convention - l’échéance ultime pour aboutir. Les parties ont décidé de prolonger cette échéance, la précédente convention continuant de s’appliquer jusqu’à l’issue des négociations. En 1999, l’accord était intervenu deux jours après l’expiration et en 2003, un jour après. Pour la première fois depuis 1998, le syndicat menace l’entreprise de grève générale en cas d’échec des discussions.

La signature d’un accord était jugée par nombre d’analystes "vitale" pour la survie de toute l’industrie automobile américaine. Il était très attendu à Wall Street où, jeudi, des rumeurs d’aboutissement "positif" avaient fait remonter l’action GM de 10 % en une séance.

L’enjeu, pour les constructeurs, est énorme. En l’absence de sécurité sociale nationale par répartition aux Etats-Unis, les industriels, selon les accords de branches, financent en grande partie les pensions et l’assurance-maladie de leurs propres salariés et retraités. Or chez les "Big Three", le poids des retraites dans les coûts de production sur leurs sites américains est six à dix fois supérieur à celui de leurs rivaux, Toyota, Honda ou Nissan. Avec des ouvriers jeunes récemment recrutés, des salaires et des assurances maladie inférieures et peu de retraités à couvrir, les Asiatiques déboursent en couverture sociale 160 à 200 dollars par véhicule assemblé, quand Ford en dépense 1 150, Chrysler 1 300 et GM 1 630.

Financée par des émissions obligataires, la totalité de l’encours actuel des trois constructeurs pour la couverture globale de leurs retraités atteignait, fin 2006, 92,4 milliards de dollars (66,6 milliards d’euros) dont 54,8 pour le seul GM. C’est d’une énorme dette pesant sur leurs bilans et leurs trésoreries et générant un déficit concurrentiel jugé par eux désormais insupportable, que les constructeurs américains veulent se libérer.

Des trois, GM, le plus en difficulté, y est le plus intéressé. En 2006, il comptait 80 758 ouvriers pour 357 000 retraités. Et le nombre de ces derniers grossit sans cesse, l’entreprise se séparant en priorité des salariés âgés dans sa politique de réduction des effectifs. En 1964, il y avait 354 577 ouvriers pour 36 381 retraités.

Pour résoudre ce problème croissant, M. Wagoner a donc proposé aux syndicats de créer un VEBA (Voluntary Employee Benefits Association), un fonds couvrant les pensions et l’assurance-maladie des retraités. Ce fonds récupérerait progressivement une grande partie de l’encours et serait géré en direct par l’UAW. Les employeurs verraient ainsi en quelques années leur dette réduite d’autant. Ce système, protégé par la loi - les actifs d’un VEBA ne peuvent servir à rembourser des créanciers en cas de faillite de l’entreprise -, est plus courant aux Etats-Unis dans l’administration.

BRAS DE FER

Le syndicat - aidé dans ses négociations par la banque Lazard - ne s’opposait pas au principe. Mais il craignait de voir le montant du VEBA insuffisant. Le fonds, à terme, dépasserait-il les 100 milliards de dollars ? Cette somme était considérée comme "plancher" par l’UAW pour garantir la couverture sociale de ses adhérents grâce aux intérêts de son placement. Autre enjeu : à quelle hauteur les employeurs s’y engageaient-ils, 65 milliards, comme ils le demandaient, ou plus de 70, comme l’exigeait le syndicat ? Surtout, l’UAW souhaitait négocier, en contrepartie, des garanties dans toute l’automobile sur l’avenir de l’emploi, des salaires et du niveau de la couverture médicale des salariés actifs.

GM, lui, menaçait l’UAW, en cas d’échec de la négociation, d’accélérer les suppressions d’emploi et de remettre en cause son financement actuel de l’assurance-maladie des salariés actifs, dans une situation où celle-ci se renchérit fortement.

Au sein de l’UAW, une forte opposition craint qu’avec le VEBA, les employeurs "pillent une fois de plus" les revenus des 200 000 salariés de l’automobile, selon les termes de Gregg Shotwell, leader du syndicat de base Soldiers of solidarity, affilié à l’UAW, les obligeant à augmenter leur participation au financement des quelque 400 000 retraités et de leurs familles. Les opposants ont aussi manifesté leur défiance en la capacité du VEBA de "supporter sur le long terme" le coût des retraites, rappelant l’exemple récent de Caterpillar. Un fonds identique, mis en place en 1998, était tombé en cessation de paiement en 2005. Son syndicat avait dû accepter une baisse des salaires pour que l’employeur renfloue son fonds de retraite.

La poursuite des discussions entre les deux parties ne pourra pas durer très longtemps, tant la totalité du secteur automobile américain attend son issue.

Samedi matin d’ailleurs, les salariés de General Motors se préparaient activement à lancer leur grève générale en cas d’échec. "Tout est en place", déclarait dans la nuit à Associated Press Jim Graham, président local de l’UAW à Lordstown, dans l’Ohio, coeur de l’automobile américaine.


CHIFFRES

GENERAL MOTORS. En 2006, le constructeur américain a enregistré une perte de 2 milliards de dollars (1,5 milliard d’euros) après celle, record, de 10,4 milliards en 2005. Sur le 1er semestre 2007, GM a été détrôné de sa place de numéro un mondial en termes de ventes de véhicules par le japonais Toyota.

FORD. En 2006, le constructeur a réalisé 12,7 milliards de dollars de pertes (9,8 milliards d’euros), du jamais-vu en 103 ans d’existence.

CHRYSLER. L’ex-filiale de l’allemand Daimler a réalisé 1,1 milliard d’euros de pertes en 2006. En mai, sa maison mère a décidé de la céder au fonds d’investissement Cerberus.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !