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Article de Pauline Garaude paru dans L’Humanité du 27 juillet 2006

New Delhi lance la seconde révolution verte

jeudi 27 juillet 2006 par Pauline Garaude
Inde . Pour tenter de surmonter la crise du monde rural, le gouvernement a pris une série de mesures destinées à arrêter la vague de suicides des paysans endettés.

Il s’appelait Khandale et avait vingt-cinq ans. Il vivait à Dahegaon, dans l’État du Maharashtra, un petit village à 30 km de Bombay - le « New York » de l’Inde. Son frère, Pramod, l’a retrouvé mort, pendu à un arbre la semaine dernière. Il raconte, planté au milieu du champ fissuré par la sécheresse : « La dernière fois qu’on l’a vu, on pensait qu’il allait au village voisin. Il avait le projet de planter du coton, d’acheter une bicyclette et même de trouver une femme ! Jamais on aurait pensé qu’il allait se suicider. » Mais ce que la famille niait, c’est que Khandale était surendetté depuis trois ans et vivait à crédit. « Quand sa mort a été annoncée, nous avons eu la visite de l’homme à qui mon frère avait emprunté de l’argent. Jamais il ne nous en avait parlé et il devait plus de 50 000 roupies ! » L’équivalent de 1 000 euros et de trois années de revenus pour un paysan.

Des cas comme celui de Khandale, il en existe des milliers en Inde. Selon Sharad Pawar, représentant des paysans au ministère de l’Agriculture, 3 607 paysans se seraient donné la mort dans quatre États depuis ces cinq dernières années. Et selon les associations de défense des paysans, le chiffre réel est bien plus élevé ! Les États les plus touchés sont les États centraux et secs du Maharashtra, du Madhya Pradesh et de l’Andhra Pradesh - où ont lieu les trois quarts des suicides.

PAS D’ARGENT POUR IRRIGUER

La majorité d’entre eux s’explique par des prêts que les paysans souscrivent auprès de personnes privées, lesquelles appliquent des taux d’intérêt pouvant aller de 36 % à 60 % par mois. Les paysans riches ne voient souvent que 20 % de leurs besoins en crédit couverts par les sources institutionnelles. « Et les plus pauvres n’ont pas accès aux prêts à faible taux d’intérêt qui ont pourtant été prévus pour eux », ajoute Raghavalu, le secrétaire de la branche locale du Parti communiste indien marxiste (PCI-M). Les prêts octroyés par le gouvernement ne sont qu’à 9 % d’intérêt au maximum, mais ce n’est hélas qu’un paysan sur dix qui y accède.

Dans les faubourgs de Hyderabad, capitale de l’Andhra Pradesh, se trouve un marché réservé aux seuls producteurs. « Ici, on vend directement au client sans passer par des intermédiaires et nos bénéfices nets sont trois fois plus élevés », lance Firoze qui est venue vendre ses tomates et ses haricots verts. Si on lui demande si elle a dû faire un prêt pour subvenir à ses besoins, elle tourne d’abord la tête et fait mine de ne pas avoir entendu. Puis avoue qu’elle doit 30 000 roupies depuis six ans à un particulier qui la laisse tranquille car tous les mois, elle et son mari arrivent à payer les intérêts. « Notre souci, c’est la sécheresse. On n’a pas l’argent pour irriguer nos terres et les récoles sont mauvaises », avoue-t-elle, triant dans son panier les haricots abîmés qu’elle ne peut vendre.

Face à cette situation alarmante, le gouvernement du premier ministre, Manmohan Singh, est en train de lancer la « seconde révolution verte », quarante ans après la première. « Il est urgent de résorber la misère persistante du monde rural et de passer à la seconde révolution verte. Améliorer les conditions de vie des paysans et accroître la production agricole sont notre priorité », déclarait l’an dernier M. Singh lors de la création de la Commission nationale des paysans, pilotée par le Dr Swaminathan (père de la première révolution verte de 1966). D’autre part, pour contrer la gourmandise des prêteurs privés, le gouvernement a instauré le « Money Lending Act » qui facilite l’accès au crédit. Depuis, Raghavalu admet que la situation dans l’Andhra Pradesh s’est améliorée et que le nombre de suicides a fortement diminué. « Le gouvernement a mis deux fois plus d’argent à la disposition des paysans. Pour chacun, la somme annuelle disponible est calculée en fonction de la surface, du type de production et de son rendement. Les paysans possèdent une carte de crédit qui leur permet de retirer de l’argent quand ils en ont besoin. » Mais pour lui, l’urgence est la mise en place d’un moratoire d’un an sur le remboursement des emprunts agricoles. « Ce n’est qu’ainsi que les prêteurs cesseront de harceler les paysans. Le gouvernement pourra alors mettre sur pied des mesures pour permettre à ces derniers de rembourser leurs dettes et il faudra peut-être annuler entièrement la dette des plus pauvres. »

Des compensations aux familles des victimes sont également prévues mais encore faut-il justifier de l’utilisation de l’argent emprunté. La famille de Khandale, qui aurait pu obtenir une compensation, n’a rien eu. « Il n’y avait aucune trace du prêt que mon frère avait fait alors pour le gouvernement, il n’y avait pas la preuve que mon frère s’était surendetté pour son métier », raconte Pramod. Car Khandale, comme beaucoup, avait en effet utilisé cet argent pour... survivre tout simplement.

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