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Un Article de Benoît Hopquin paru dans Le Monde du 30.10.05

Noël Hospitaël, déphasé de l’EDF

vendredi 30 septembre 2005 par Benoît Hopquin

Noël Hospitaël n’a pas d’idéologie, juste des principes. C’est en leur nom, dit-il, qu’il a désobéi, le 13 juillet, à sa direction. Agent d’EDF à Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), il a refusé d’effectuer les coupures d’électricité pour défaut de paiement qui lui étaient commandées. L’acte d’insubordination le laisse sous le coup d’une procédure disciplinaire qui doit aboutir avant le 3 octobre.

Le mercredi 13 juillet, donc, Noël Hospitaël est chargé, avec trois collègues, de s’occuper des mauvais payeurs. Sauf que campe ce jour-là, devant l’agence, une association de chômeurs qui milite pour le droit à l’électricité. Les manifestants ont négocié avec les responsables du centre : ils laisseront sortir les agents si promesse est faite de ne pas procéder à des coupures ce jour-là.

Noël Hospitaël se voit en conséquence confier une simple tournée de relève des compteurs. Il montre son planning, donne des assurances aux protestataires qui le laissent passer. Une fois franchi le barrage, l’agent est appelé sur son portable et convoqué sur un parking riverain. Là, un membre de la direction lui remet des bons de coupure. "J’ai eu du mal à encaisser cette tromperie. Je trahissais ma parole , explique l’agent. Alors j’ai fait ce que ma conscience me dictait. Je me suis déplacé auprès des gens, mais je n’ai pas effectué l’acte technique. Je les ai simplement prévenus qu’ils devaient payer. Je suis revenu à l’agence et j’ai indiqué sur le compte rendu informatique que j’avais effectué le travail. Je ne regrette rien. Je n’aime pas l’injustice. "

Un contrôle impromptu ­ "Ils ont dû sentir mes rétice nces" ­ permet de dévoiler la réalité. Une procédure est alors engagée pour, selon la direction, "non-respect des conditions d’exercice du salarié concerné et des procédures internes" . La sanction peut aller du simple avertissement à la révocation, même si l’entreprise n’en est pas coutumière. Selon la CGT, ce serait la première fois qu’un salarié serait sanctionné pour avoir refusé d’effectuer des coupures. La direction se refuse à tout commentaire sur ce point.

Noël Hospitaël n’a rien d’un candidat au martyre syndical, encore moins d’un agitateur professionnel. Ce banlieusard de naissance, dont la famille est venue naguère du Nord, vit avec sa femme et ses deux enfants dans un petit immeuble tranquille de Cormeilles-en-Parisis, avec un salaire de 1 300 euros net. Agé de 38 ans, il se dit sympathisant de la CGT et défile à l’occasion pour la défense du service public. Mais il se méfie des cartes d’adhésion, s’intéresse plus au football qu’à la politique. "Je suis un calme , résume-t-il. Simplement, je me sens concerné, humainement, par ce que je vois."

Depuis quatorze ans qu’il arpente les escaliers d’immeuble, de Gennevilliers à Clichy, d’Asnières à Colombes, Noël Hospitaël, comme les 2 000 agents EDF qui, en France, veillent sur les compteurs, est un témoin privilégié de l’évolution de notre société. "On est en première ligne. Dans certaines cités, on a du mal à rentrer avec nos uniformes. Des collègues ont été confrontés à la violence. Ils ont été menacés par des battes de base-ball, des couteaux et même braqués avec un pistolet."

Surtout, comme ses collègues, il assiste à la dégradation des conditions de vie de certains abonnés. "Les gens nous racontent leur histoire. On voit bien que c’est de plus en plus dur. Il n’y a pas que les RMistes qui peinent. Des gens qui travaillent, qui habitent des pavillons ne peuvent plus payer leur facture d’électricité."

Depuis 1998, pourtant, les agents ne procèdent plus à des arrêts de compteur brutaux. La procédure dure au moins deux mois. La puissance est d’abord réduite à 3 000 watts. "Ça permet de faire marcher les lampes, un téléviseur, un frigo, peut-être une machine à laver, mais si vous ajoutez un fer ou, a fortiori, le chauffage, ça saute", explique l’agent. Au bout d’un mois, c’est 1 000 watts. "Là, on vous laisse juste la lumière." Puis on coupe le "jus". "Les gens se retrouvent à la bougie."

Une sorte de tolérance s’est installée à EDF. Les agents peuvent sporadiquement "faire du social", selon le jargon maison, s’ils sont confrontés à des cas de détresse. "Quand on voit un canapé en cuir neuf ou du matériel hi-fi, on n’a pas d’états d’âme, car ces gens-là profitent du système. Mais lorsqu’on tombe sur une femme seule avec des enfants, sur des personnes qui sont à l’évidence dans le besoin, on tente de trouver des arrangements, de retarder les choses. On leur dit d’appeler les bureaux, de proposer le paiement d’une partie de la somme."

Noël Hospitaël admet avoir le coeur tendre. Il a peut-être transigé plus souvent qu’à son tour avec les obligations de coupure. "C’est vrai que je suis parmi les plus souples, concède-t-il. Moi, je suis issu d’une famille modeste avec dix enfants et le seul salaire de mon père, qui était tourneur-fraiseur. Je sais ce que c’est que la gêne. Je sais qu’une facture EDF, ça fait mal." L’homme constate que les nouveaux arrivants dans l’entreprise hésitent plus que les anciens à "faire du social". "Ils sont plus sous pression, rêvent de promotion, regrette-t-il. Cette entreprise change, et pas forcément en bien."

Avant sa mésaventure, Noël Hospitaël avait demandé à être muté dans un autre service. Le besoin de changer, "de sortir de ça". Il estime que les coupures grignotent de plus en plus son emploi du temps et son moral. Xavier Chuat, le délégué CGT local, confirme : "Ça ne cesse de grimper : 6 000 coupures sur le seul pôle d’Asnières lors des six premiers mois de l’année." Les statistiques d’EDF disent pourtant le contraire. De 670 000 coupures pour impayés en 1993, les chiffres officiels sont descendus à 189 000 en 2004, soit 0,8 % des foyers français, auxquels s’ajoutent 200 000 personnes en service maintien d’énergie (3 000 ou 1 000 watts).

Certains employés plus engagés que Noël Hospitaël sont toutefois tentés de sortir de la légalité, devant ce qu’ils estiment être un raidissement des relations hiérarchiques et un durcissement des règles sociales. Un mouvement interne, se baptisant "Robin des Bois", a ainsi entrepris de rétablir le courant chez certaines familles en difficulté. Il promet de multiplier les actions cet hiver.

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