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Jean-Michel Bezat | Le Monde le 20.11.2009

Nucléaire : Henri Proglio veut rapprocher Areva d’EDF

vendredi 20 novembre 2009 par Jean-Michel Bezat

Nicolas Sarkozy veut remettre de l’ordre dans la filière nucléaire française, mais c’est la cacophonie qui règne encore dans ce secteur pourtant stratégique : 85 % de la production française d’électricité provient des 58 réacteurs d’EDF, qui ont connu d’importantes défaillances ces derniers mois ; et l’atome civil reste, pour le président de la République, un des moyens de redresser le commerce extérieur grâce aux exportations d’électricité vers l’Europe et à la vente de réacteurs, de combustible et de services (retraitement, recyclage...).

M. Sarkozy a choisi Henri Proglio, PDG de Veolia Environnement, pour prendre la tête du premier producteur mondial d’électricité et conduire cette remise en ordre. Avant même sa nomination officielle en conseil des ministres, le 25 novembre, M. Proglio a puisé dans son expérience chez EDF - il préside le comité stratégique du groupe depuis 2004 - pour dessiner une stratégie offensive : meilleure coordination des entreprises de la filière (EDF, Areva, Commissariat à l’énergie atomique, GDF Suez), notamment pour les offres à l’étranger, renforcement de la formation des ingénieurs... et mise sous tutelle d’Areva.

"EDF a vocation à être un grand acteur dans le monde et à prendre la tête de la filière", souligne M. Proglio. Les relations d’EDF et d’Areva devront être clarifiées. Et le rôle de ce dernier précisé. Jusqu’à la création d’Areva en 2001, Framatome (fabricant de chaudières nucléaires) et Cogema (combustible, retraitement et recyclage) étaient deux entreprises distinctes. M. Sarkozy n’a pas remis en cause une fusion qui a créé un acteur mondial présent sur toute la chaîne nucléaire, des mines d’uranium jusqu’au retraitement des combustibles usés.

Cette configuration n’est pas du goût de M. Proglio. Jugeant que ce rapprochement a été "probablement une erreur", il plaide, dans Les Echos du 17 novembre, pour "un Framatome fort, adossé à d’autres acteurs français et étrangers". Bref, un démantèlement d’Areva. Dans l’hypothèse d’une ouverture du capital d’Areva NP (réacteurs), EDF pourrait s’y intéresser. Siemens a annoncé, en janvier, qu’il allait revendre ses 34 % d’Areva NP pour se rapprocher du russe Rosatom.

M. Proglio regrette qu’on ait laissé trop de place aux équipementiers et juge qu’Areva doit rester "un sous-traitant important". Sans plus. Son rapprochement avec EDF éviterait à la filière de "se disperser" et de jouer plus collectif sur les marchés internationaux. Il est vrai qu’Areva n’a pas démontré sa capacité à mener un grand chantier : la construction du réacteur EPR (troisième génération) d’Olkiluoto 3, en Finlande, a pris trois ans de retard et Areva a dû provisionner 2,3 milliards d’euros pour un coût initial de 3 milliards.

Mais il est peu probable que les rivaux d’EDF ayant aussi choisi l’EPR, comme l’allemand E.ON, acceptent un rapprochement EDF-Areva. C’est comme si Air France entrait chez EADS (Airbus) ou la SNCF dans Alstom (matériels ferroviaires), expliquent des analystes. Ils jugent qu’EDF pourrait aussi bien investir dans l’amont (uranium et combustible) et l’aval (retraitement) afin de sécuriser l’approvisionnement de ses centrales.

Les propos de M. Proglio n’engagent pas le gouvernement, a indiqué l’Elysée, où l’on ajoute néanmoins que ces propositions seront examinées. "Qu’il ait envie de consolider cette filière, c’est très bien, parce que c’est un de nos atouts déterminants", a simplement commenté la ministre de l’économie, Christine Lagarde. Pour l’heure, l’ouverture du capital d’Areva (à 15 %) concerne la maison mère. Et c’est un groupe intégré - modèle âprement défendu par sa présidente, Anne Lauvergeon - qui est proposé aux candidats, comme le japonais Mitsubishi Heavy Industries (MHI) ou un fonds souverain d’Abou Dhabi, rappelle-t-on chez Areva.

L’affaiblissement de la filière française, qui reste l’une des plus puissantes du monde, s’explique d’abord par une gamme de réacteurs trop réduite, regrette M. Proglio. "Il n’y a que l’EPR en magasin", constate-t-il. Une analyse partagée par un ministre important. Cette situation changera dans les années à venir, réplique-t-on chez Areva. Le groupe pourra alors proposer deux réacteurs d’environ 1 000 mégawatts (MW), moins puissants que l’EPR (1 650 MW) : "Atmea" développé avec MHI et "Kerena" (eau bouillante) conçu avec Siemens et E.ON.

Les difficultés tiennent aussi à l’arrivée de nouveaux acteurs. Pour M. Proglio, le mariage de GDF et de Suez, en 2008, a créé un rival puissant qui a "affaibli" EDF. GDF Suez, qui exploite les 7 réacteurs belges, a de grandes ambitions nucléaires, notamment en France : il souhaite que le gouvernement lui confie la construction du troisième EPR français. En attendant, EDF a fini par accepter ce concurrent dans le projet d’EPR de Penly (Seine-Maritime), même si le groupe public en restera maître d’oeuvre et actionnaire majoritaire.

Un échec à Abou Dhabi illustrerait les faiblesses de la "force de frappe" française. C’est à la demande de M. Sarkozy qu’EDF a finalement accepté d’épauler le consortium Areva-GDF Suez-Total, qui avait répondu à un appel d’offres pour deux réacteurs (six à huit ultérieurement). Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, a encore fait le voyage des Emirats arabes unis, il y a quelques jours, pour défendre cette offre face à celles des Américains et des Coréens. Paris redoute néanmoins un échec, qui pourrait être imputable au prix d’achat et de construction de l’EPR.

Mais aussi à la cacophonie qui règne en France. "Le nucléaire, ce n’est pas un produit comme les autres, analyse un ministre. Quand on le vend, ce ne sont pas des entreprises mais un pays qui vend." Le patron d’un grand groupe d’énergie, lui, ne décolère pas : "La France s’est tiré deux balles dans le pied avec les déclarations insensées de Proglio et les critiques de l’Autorité de sûreté nucléaire sur l’EPR à un moment aussi crucial." Jean-Michel Bezat


Cinq groupes à la manoeuvre sur une filière stratégique

Le CEA. Le Commissariat à l’énergie atomique est un établissement public de recherche scientifique qui porte la participation de l’Etat dans Areva. Doté de 3,5 milliards d’euros de budget, il emploie 15 618 personnes.

EDF. La société, désormais présidée par Henri Proglio, est le numéro un français de la production et de la distribution d’électricité. Premier exploitant nucléaire au monde (58 réacteurs), EDF compte 160 000 salariés ; son chiffre d’affaires a été de 64,3 milliards d’euros en 2008. L’Etat contrôle 84,4 % de son capital.

Areva. Le groupe né de la fusion Framatome-Cogema-CEA Industries en 2001, présidé par Anne Lauvergeon, est le premier producteur mondial d’équipements et de services nucléaires (uranium, combustible, réacteurs, retraitement). Il emploie 75 400 personnes et a réalisé un chiffre d’affaires de 13,2 milliards. Le CEA détient 78,96 % de son capital.

GDF Suez. Le groupe présidé par Gérard Mestrallet, né en juillet 2008, exploite les 7 réacteurs d’Electrabel en Belgique. Il compte 200 000 collaborateurs dans le monde et son chiffre d’affaires 2008 a été de 83,1 milliards. L’Etat contrôle 35,7 % du capital.

Total. Le groupe dirigé par Christophe de Margerie emploie 97 000 personnes et a réalisé 180 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2008. Il s’est associé à Areva et GDF Suez pour répondre à l’appel d’offres nucléaire d’Abou Dhabi.

La France exporte de moins en moins d’électricité

La baisse de régime des centrales nucléaires d’EDF, conjuguée à un manque d’eau dans les réservoirs des barrages hydroélectriques, a eu un impact immédiat : pour la première fois depuis 1982-1983, la France a été importatrice nette d’électricité en octobre. Elle a dû importer un solde net de 458 gigawattheures (GWh) d’électricité auprès de ses voisins, a annoncé, le 17 novembre, Réseau de transport d’électricité, qui gère les lignes à haute tension. Si elle reste exportatrice nette, la part de ces exportations tend à diminuer depuis les années 2000, le parc de 58 réacteurs n’étant plus surdimensionné. Or la consommation augmente rapidement (chauffage électrique, appareils électroniques, écrans plats). Désormais, la France importe de l’électricité aux heures de pointe (le soir en hiver) et en exporte le reste du temps. En 2008, l’excédent de la "balance électrique" a atteint son plus bas niveau depuis 1990.

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