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Un article de Cécile Calla et Diane Cambon paru dans Le Figaro du 22 février 2006

OPA géante dans l’électricité européenne

mercredi 22 février 2006 par Frédéric de Monicault, Cécile Calla, Diane Cambon
Le groupe allemand E.ON a lancé une OPA de près de 30 milliards d’euros sur l’espagnol Endesa, qui la juge insuffisante. L’opération provoque des remous en Espagne.

« Cette transaction n’amène pas seulement pour E.ON une nouvelle dimension. Elle apporte également des avantages décisifs à Endesa et à ses salariés », défendait hier le président du groupe allemand, Wulf Bernotat. Photo AFP/Pedro Armestre

LE SECTEUR énergétique espagnol est sous le choc au lendemain de l’annonce du groupe allemand E.ON de lancer une OPA sur la première entreprise électrique ibérique Endesa. Ce coup de théâtre survient alors que le gazier catalan, Gas Natural, était sur le point de boucler son offre d’achat hostile, annoncée en septembre, et pour laquelle il a reçu le feu vert du Parlement espagnol. Il ne manquait plus que l’accord prévu dans les tout prochains jours de l’autorité boursière espagnole (CMNV) pour qu’Endesa devienne catalane.

L’entrée fracassante de ce chevalier blanc allemand, prêt à débourser en numéraire 29,1 milliards d’euros, soit 29,1% de plus que l’offre des Catalans, pourrait bien exclure de la partie Gas Natural, dont la puissance financière n’est pas comparable à celle du géant allemand. Ni même peut-être sa détermination. Toutefois, dès hier soir, le conseil d’administration d’Endesa jugeait que la contre-offre du groupe allemand « ne reflète pas de manière adéquate la valeur réelle d’Endesa ».

Une très forte complémentarité

E.ON a laissé entrevoir il y a près d’un an la perspective de grandes acquisitions dans la mesure où « elles répondent aux critères d’investissement et de rentabilité de l’entreprise ». Après une tentative d’OPA avortée sur le britannique Scottish Power en 2005, l’entreprise était repartie sonder les marchés européens et « avait notamment cherché un candidat en Italie », souligne Claudia Kemfert, experte à l’institut de recherches économiques de Berlin (DIW).

En jetant son dévolu sur l’espagnol Endesa, E.ON choisit une combinaison idéale pour devenir numéro un mondial. « Cette transaction n’amène pas seulement pour E.ON une nouvelle dimension. Elle apporte également des avantages décisifs à Endesa et à ses salariés », défendait hier le président du groupe allemand, Wulf Bernotat. Les deux entreprises sont très complémentaires. En fusionnant avec Endesa, l’énergéticien allemand accéderait au marché espagnol et sud-américain et renforcerait sa position en France et en Italie. De son côté, Endesa profite de la présence du groupe allemand sur le marché nord-américain et en Europe de l’Est. « C’est comme si les pièces d’un puzzle s’assemblaient », résume Per-Ola Hellgreen, analyste auprès de la banque de Rhénanie-Westphalie. Ensemble, les deux entreprises affichent un chiffre d’affaires d’environ 75 milliards d’euros et approvisionnent 50 millions de consommateurs.

Aussi, la Bourse de Francfort a accueilli très favorablement l’offre d’E.ON. Le titre progressait hier de 2,30% à Francfort. Les analystes soulignaient aussi la bonne santé financière du groupe allemand, qui a annoncé hier un bénéfice net de 7,4 milliards d’euros pour 2005, soit une hausse de 70% en un an.

Une offre étudiée en toute neutralité

Au-delà de la seule logique industrielle et financière, cette opération transfrontalière revêt une dimension politique qui pourrait peser sur l’issue de ce mariage. L’exécutif de José Luis Zapatero, lequel a été informé de l’opération la veille par la chancelière Angela Merkel, n’a pas caché sa surprise, mais a affirmé que l’offre allemande sera étudiée en toute « neutralité ». De quoi soulager l’assaillant. Car le gouvernement espagnol n’est pas démuni. Il détient des actions spécifiques, « golden shares », jusqu’en juin 2007. Or tout porte à croire que l’Etat espagnol n’abusera pas de son veto.

Le secrétaire d’Etat aux Télécommunications, Fernando Moraleda, a souligné que le gouvernement respectait les règles du marché, mais avait la conviction qu’un secteur aussi stratégique que l’énergie devait rester aux mains de capitaux espagnols. L’exécutif socialiste, qui s’est toujours montré favorable à l’OPA de Gas Natural sur Endesa, défend l’idée de créer un « grand groupe énergétique ibérique ».

Un tel assaut remet en question cette ambition. E.ON le sait et a cherché hier à rassurer les autorités du pays sur ce point.

Le président du groupe allemand E.ON, Wulf Bernotat, a finalement rencontré hier soir le chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero. Ce dernier lui a signifié qu’il voulait maintenir sous contrôle espagnol les activités énergétiques stratégiques du pays. Cet entretien a eu lieu à l’initiative de Wulf Bernotat qui avait également rencontré dans l’après-midi le ministre espagnol de l’Industrie, José Montilla, pour expliquer l’offre d’E.ON sur l’entreprise espagnole. José Luis Zapatero a ainsi exprimé son inquiétude vis-à-vis de cette OPA auprès du président d’E.ON. Partisan de la fusion Endesa-Gaz Natural, le chef du gouvernement espagnol a manifesté à plusieurs reprises son souhait de voir se constituer un « champion national » dans le domaine de l’énergie en Espagne.


Grandes manoeuvres avant la libéralisation totale du marché

La contre-offensive d’E.ON sur Endesa, si elle aboutit, modifiera en profondeur la carte énergétique de l’Europe. Et obligera les autres grands acteurs à réagir.

L’EUROPE de l’énergie était déjà bouillonnante, la voici à la veille d’un séisme. Si E.ON devait prendre le contrôle d’Endesa, c’est tout simplement un géant qui deviendrait un supergéant avec un chiffre d’affaires porté de 56 à 75 milliards d’euros, qui distancerait sérieusement EDF (50 milliards).

Cette accélération du mouvement de concentration a une date en ligne de mire, 2007, synonyme d’un marché européen entièrement libéralisé. « Une perspective de dérégulation totale qui oblige les groupes énergétiques à vouloir renforcer leurs positions dans d’autres pays que leur seul marché domestique. Dans quelques mois, ce pourrait être trop tard », souligne d’emblée Colette Lewiner, directrice internationale du secteur énergie et « utilities » chez Capgemini. « C’est un secteur où grossir est une condition quasi-indispensable pour rester durablement profitable. Sur le plan industriel, les grands groupes ont également la nécessité d’augmenter leur potentiel en matière d’infrastructures », ajoute Louise Mills, avocate du cabinet Norton Rose, spécialisée dans les questions énergétiques.

Dans cette course, E.ON, même s’il est déjà le plus gros, est loin d’être un cas isolé. Aujourd’hui, tous les grands acteurs ou presque - électriciens et gaziers - du Vieux Continent sont à la manoeuvre (voir infographie).

Parmi les dernières rumeurs en date, figure un intérêt prononcé du russe Gazprom pour le premier gazier britannique Centrica. Encore plus récente, la déclaration, hier, d’un porte-parole d’Enel : le numéro un italien de l’électricité étudierait plusieurs opportunités en Europe, à commencer par Electrabel, la filiale électrique du groupe franco-belge Suez.

Une hypothèse aussitôt qualifiée de saugrenue par ce dernier, alors que les analystes, s’ils admettent la complémentarité géographique entre les deux compagnies, restent perplexes sur leurs convergences industrielles.

EDF et Gaz de France sur la défensive

De manière générale, interrogés sur ces différents scénarios, les experts manient volontiers la prudence : l’énergie est devenue une problématique tellement sensible, marquée par le concept de sécurité des approvisionnements, que le moindre rapprochement est aussitôt étudié au sommet des Etats. D’ailleurs, dès hier, Berlin et Madrid faisaient part officiellement de contacts.

Un rapprochement entre E.ON et Endesa ne signifierait pas uniquement un bouleversement majeur de la carte de l’Europe énergétique. Elle obligerait aussi les autres grands opérateurs à réagir, à commencer par EDF.

Mais ce dernier, qui doit encore digérer l’acquisition du numéro deux italien Edison, est loin d’avoir la puissance de feu de son concurrent allemand. Le fera-t-il en Espagne, seul pays de la « plaque » continentale où il n’est pas encore présent ?

« Voici quelques années, EDF avait manifesté la velléité de prendre le contrôle d’Hidrocantabrico, le quatrième opérateur ibérique. Il y avait finalement renoncé. Le souvenir d’Edison, avec une marge de manoeuvre longtemps entravée, devrait l’inciter à la prudence », répond Lionel Taccoen, ancien contrôleur général d’EDF.

S’agissant de l’autre opérateur historique, Gaz de France, c’est moins d’une acquisition que d’une alliance dont on parle depuis longtemps. Car soumis à terme à la concurrence dans les domaines du transport et de la distribution, le groupe court le risque de n’être plus qu’un pur vendeur de gaz. D’où une piste de rapprochement, régulièrement évoquée, avec Suez, qui aurait l’avantage de faire jouer à plein la complémentarité entre gaz et électricité.

Dans ce cas précis comme dans d’autres, les scénarios vont continuer à fleurir.

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