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Entretien réalisé par Rosa Moussaoui paru dans L’Humanité le 30 mars 2006

« On a bien un divorce entre la base et le sommet »

jeudi 30 mars 2006 par Rosa Moussaoui
Frédérique Matonti, professeur de sciences politiques à l’université Paris-I Sorbonne, a coordonné l’ouvrage la Démobilisation politique, aux éditions La Dispute.

Au-delà de la revendication de retrait du CPE, ce mouvement semble exprimer un grand malaise sur l’emploi, mais aussi sur la place de la jeunesse dans la société... Comment l’analysez-vous ?

Frédérique Matonti. Cette mobilisation, à mon avis, était prévisible, parce qu’elle porte sur ce qu’il y a de plus sensible aujourd’hui chez les étudiants : la croyance, en partie fondée, dans le diplôme comme une protection face au chômage et plus généralement à la précarité. Cette croyance est si forte que les étudiants sont capables en revanche de supporter, sans les contester, des conditions d’études extrêmement difficiles. Le CPE a eu l’effet d’un déclic, parce que ces jeunes ont le sentiment que c’est leur projet de vie tout entier (travail, logement, possibilité de fonder une famille), qui est brutalement déstabilisé. On a pu voir hier avec le succès des manifestations comment des pans entiers de la société française commencent à se mobiliser, même si les solidarités premières sont d’abord familiales et parentales, ainsi que celles de la communauté éducative, et bien sûr des syndicats.

Peut-on établir un lien avec d’autres soubresauts de la société française, comme le référendum du 29 mai, ou plus récemment et sur un autre plan, la crise dans les banlieues ? Ces événements dessinent-ils une continuité sociale et politique ?

Frédérique Matonti. Ce sont là, à mon avis, des événements de nature différente, ce qui n’exclut pas qu’ils puissent converger et se cristalliser, pas forcément dans la rue aujourd’hui, mais peut-être dans les urnes demain. De nombreuses interprétations du résultat du référendum sont possibles. On peut l’interpréter comme une réponse politique à une question posée sur l’Europe, et comme, par exemple, une réaction au déficit d’Europe sociale au profit d’une Europe exclusivement économique. Il est difficile de savoir comment un électeur vote. Mais sans doute, l’Europe a-t-elle pu apparaître, notamment pour des personnes en situation difficile, au niveau de l’emploi mais aussi des conditions de vie quotidienne, comme un facteur aggravant de déstabilisation sociale.

Quant à la question des banlieues, je pense qu’elle est vraiment d’une nature différente. Les causes sont là aussi très complexes. Mais la première reste l’absence d’intégration de populations reléguées. Ce serait d’ailleurs, sans doute une confusion, au regard des violences qui ont pu se produire en fin de manifestations de confondre ces jeunes très profondément désocialisés, anomiques au sens propre, avec l’ensemble des participants aux « émeutes » de l’automne dernier.

Cette série d’événements constitue le symptôme de difficultés sociales et politiques de nature différente. Pour le moment, la crise autour du CPE reste très largement « sectorisée » au monde éducatif au sens large et rien ne prouve encore qu’elle soit susceptible de se diffuser, autrement que par des manifestations et des journées ponctuelles de grève aux autres secteurs sociaux. Il faudra néanmoins être très attentif aux négociations et à leur « périmètre », négociations dont, par ailleurs, on ne sait pas encore si elles sont véritablement ouvertes. On pourrait d’ailleurs remarquer que l’ensemble des incertitudes, à commencer par l’absence de scripts de sortie identifiables, est peut-être depuis la fin de la semaine dernière, le meilleur ferment de la crise. Ce n’est pas pour rien que depuis hier mardi, tous les observateurs se raccrochent à une éventuelle « dernière » solution qui viendrait du Conseil constitutionnel et de l’intervention du chef de l’État.

Ce mouvement peut-t-il être le lieu d’un « apprentissage politique » de la jeunesse, et donc offrir les prémices d’une « remobilisation politique » de la société française ?

Frédérique Matonti. Lorsque nous avons parlé de « démobilisation politique », nous avions en tête des blocages comparables à ceux que nous avons aujourd’hui sous les yeux : absence de contacts, de liens, entre les professionnels de la politique et les « profanes ». Cette absence de contacts, pourtant nécessaires à la légitimation au quotidien d’un régime, peut aussi bien se traduire par l’abstention intermittente, des votes très « versatiles », une désyndicalisation ou une baisse du militantisme, que par des actions collectives plus ou moins violentes. De ce point de vue, on peut dire que si les choses se passent aujourd’hui dans la rue, c’est pour une part, parce que les outils habituels de production des réformes n’ont pas été utilisés. Le gouvernement n’a pas eu de concertation avec les partenaires sociaux et a eu recours au 49-3, parfaitement légal, bien sûr, mais qui ne permet guère par définition aux représentants et par extension aux citoyens de participer à la délibération et à la production de la loi. Autrement dit, on est bien dans ce divorce entre la base et le sommet.

Par ailleurs, la participation à une action collective est toujours un lieu d’apprentissages, lors duquel la perception d’un problème social ponctuel, (celui qui a donné lieu à une mobilisation), peut se muer, mais ce n’est pas mécanique, en analyse politique. Au quotidien, on voit bien dans les AG, comment chacun est obligé, pro ou anti-CPE, pro ou antiblocage, d’argumenter, de prendre la parole, de contester les décisions prises en AG ou de les justifier, ou encore d’inventer et de faire fonctionner des procédures de vote à bulletins secrets. De même, les plus mobilisés (mais qui sont souvent loin d’être des militants aguerris) sont obligés de se confronter à des militants très radicaux, très expérimentés, souvent très violents et peu respectueux des lieux d’enseignement. À un niveau plus général, ce mouvement anti-CPE peut produire des effets de politisation comparables à ceux que l’on a pu observer en 1986 pendant le mouvement étudiant contre le projet Devaquet.

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