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Entretien réalisé par Jacques Coubard| L’humanité du 09.01.2008

« Oui, le capitalisme américain est en crise »

jeudi 10 janvier 2008 par Jacques Coubard, Paul Jorion

L’analyse de Paul Jorion, universitaire à Los Angeles.

Paul Jorion est l’auteur d’un livre prémonitoire paru l’année dernière sous le titre Vers la crise du capitalisme américain ? [1]. Il annonçait la crise des crédits immobiliers et démontait le mécanisme des « subprimes », des prêts vendus à ceux qui n’avaient pas les moyens de les payer. Depuis plus de dix ans, installé à Los Angeles, où il enseignait, anthropologue, économiste, Paul Jorion, de passage à Paris, répond aux questions de l’Humanité.

Vous aviez mis un point d’interrogation au titre de votre livre, le mettriez-vous aujourd’hui ?

Paul Jorion. Non, bien sûr. C’est la finance dans sa totalité qui plonge dans une crise, qui va s’étendre de l’immobilier aux autres secteurs, dans la mesure où elle est le squelette de l’économie. Les mises en garde n’ont pas été écoutées. Certes, il y a eu l’exemple d’Enron, mais cette entreprise n’était pas plus malhonnête que les autres. Tout le monde a les mêmes pratiques et je m’étais même élevé contre le traitement de bouc émissaire qui lui était appliqué. Enron n’était pas le seul coupable.

J’ai écrit en mars de l’année dernière que les calculs étaient truqués et que la réalité n’était pas encore visible. Il y a neuf mois, la crise était déjà là. Si on défalquait l’argent qui provenait de la bulle, l’économie était déjà en récession. C’est parce que les gens utilisaient le capital qu’ils avaient dans les logements pour consommer que la récession était masquée.

Aujourd’hui, on est au stade des métastases. Les récessions se succèdent, il est vrai, mais celle-ci rappelle ce qu’on a vu en 1929. La plupart des marchés de la finance sont en train de se tarir l’un après l’autre. On a laissé proliférer des mécanismes financiers complexes pour augmenter le profit. La confiance, ou plus exactement la solvabilité s’en va.

Vous disiez dans une récente conférence à l’École normale supérieure que cette crise est accentuée par les disparités qui se sont creusées depuis une vingtaine d’années. Peut-on ajouter à cette cause le budget de guerre ?

Paul Jorion. Non, je pense que ce sont les disparités qui sont plus importantes. Depuis les années soixante-dix, les revenus les plus faibles ont baissé, alors que les hauts revenus étaient à la hausse. Pour combler les dépenses militaires, il suffit de faire marcher la planche à billets et les États-Unis savent très bien surmonter ces situations. Cela coûte énormément, mais à l’échelle de Wall Street, cela peut être absorbé.

Le vrai problème de l’armée, c’est le recrutement. L’Irak a cessé d’occuper la première place dans l’actualité. Aujourd’hui, les gens sont davantage préoccupés par l’économie et, quand ils pensent économie, ils pensent avant tout à l’assurance santé. C’est leur vraie préoccupation. On compte 47 millions de personnes sans couverture médicale et leur nombre augmente chaque jour. Le prix des assurances s’élève constamment. J’y consacre la moitié de mon loyer. Il ne reste que Medicaid et Medicare pour les personnes en état de pauvreté.

Pourquoi la crise économique et l’arrivée de la récession sont-elles absentes des débats des candidats à l’élection présidentielle ?

Paul Jorion. Ce que veulent entendre les gens, c’est essentiellement ce qu’ils proposent pour la santé. Hillary Clinton avait présenté un plan de sécurité sociale à l’arrivée de son mari à la Maison-Blanche, mais elle a totalement échoué. Le pouvoir de l’argent l’a emporté en raison de l’opposition de l’industrie pharmaceutique et des assurances. Celles-ci figurent parmi les principaux donateurs de sa campagne électorale et de celle de son concurrent.

Nous assistons aux conséquences de la disparition programmée de l’État providence par la déréglementation. En renforçant la loi du plus fort, cela a conduit les États-Unis à une catastrophe inédite, que je ne peux que comparer à celle de 1929. Il n’y aura pas d’autre choix que rétablir l’État providence, quel que soit le candidat élu, pour sortir de l’impasse à la manière de Roosevelt. Que dira votre président qui s’inspire de la politique américaine lorsqu’il verra que cette voie est abandonnée en raison de son échec ? Ceux qui pensent que la main invisible du marché apportera la solution oublient qu’elle ne fonctionne que lorsque tout va bien. Les « solutions américaines » ne marchent plus aux États-Unis depuis huit ans. Les détaxations ont mené à la catastrophe. Il est temps d’en tirer les leçons.

[1] Collection « Recherches », La Découverte. Paul Jorion écrit une suite à ce premier ouvrage qui paraîtra au printemps.

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