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Philippe Jérôme, Pierre-Henri Lab | L’Humanité du 27.04.2011

Overdose de précarité dans les centrales

dimanche 1er mai 2011 par Pierre-Henri Lab, Philippe Jérôme
En Ardèche, à la centrale de Cruas, vient de commencer 
un arrêt de tranche. Rencontre avec les nomades du nucléaire, qui assurent la maintenance des réacteurs. Entre des conditions de travail particulièrement dangereuses et la précarité, leur quotidien n’est pas sans conséquence sur la sûreté. Cruas (Ardèche),envoyé spécial.

« On est de la viande à rem [1], voila tout ce qu’on est  ! » Prénommons-le Henri, car il ne veut pas dévoiler son identité et pour cause  : « Dans le petit monde des sous-traitants du nucléaire, ou tu fermes ta gueule ou tu fais ta valise et tu n’auras plus jamais de boulot », explique-t-il en sirotant un café au pied de l’une des tours réfrigérantes de la centrale nucléaire de Cruas. On vient d’en arrêter l’un des réacteurs pour changer le tiers du combustible. On en profite pour faire des travaux de maintenance. Pendant vingt-cinq jours, les 1 200 agents EDF de la centrale seront en alerte. Mais ceux qui mettent les mains dans le cambouis radioactif, ce sont les 500 à 600 prestataires, électriciens, jumpers (qui sautent à toute vitesse dans les générateurs de vapeur contaminés) et autres mécanos, employés par des sous-traitants privés.

Le déclic qui incite Henri à se confier  ? Peut-être la mort l’an dernier d’un jeune collègue  : « Crise cardiaque au boulot… Il bossait au brossage de tuyaux avec un masque qui se sature vite. Il avait trente ans, venait de se marier. La boîte ne veut pas reconnaître l’accident de travail… » Comme son entreprise ne veut pas reconnaître les risques qu’on lui a fait prendre. «  J’ai installé des plaques de plomb pour protéger les copains de sources radioactives. On m’a envoyé avec les moyens du bord dégager des tonnes de boues contaminées rejetées dans un radier. J’ai pompé des puisards pleins de déchets radioactifs et tout ce que j’ai gagné c’est des arrêts cardiaques et des contaminations internes, je ne sais pas si je pourrai profiter longtemps de ma retraite…  »

Un vrai problème de traçabilité

D’autant que, dernier coup tordu du gouvernement, les rayonnements ionisants ne font plus partie des facteurs de pénibilité au prétexte que les salariés du nucléaire sont très suivis.

Mais quid des précaires de la sous-traitance  ? «  Il y a un problème de traçabilité. Personne ne peut dire combien j’ai pris de doses. En plus, quand j’étais grillé dans une centrale, on m’envoyait soi-disant au vert à la Cogema où le suivi dosimétrique est différent  », souligne Henri. C’est l’une des raisons de l’opposition de la CGT au «  passeport dosimétrique européen  » que l’Autorité de sûreté nucléaire voudrait créer. Il s’agirait, selon le syndicaliste CGT Jean Luc Lacroix, délégué du personnel EDF de Cruas, «  de déterminer la durée d’un contrat de travail en fonction du solde de la dose à prendre  ». Or, si en France la limite réglementaire (20 millisiverts) est annuelle, dans la plupart des états européens elle est calculée sur cinq ans, soit par exemple 100 millisivert par an. Le «  plombier polonais  » version nucléaire va-t-il bientôt opérer dans les centrales françaises  ?

Une bombe sociale à retardement

Mais la dose encaissée à chaque intervention n’est pas seule à ruiner la vie des nomades du nucléaire qui vont d’un site à l’autre. Ceux qui travaillent à Cruas logent au camping municipal ou dans certains hôtels bas de gamme. On partage une chambre, parfois une voiture à deux ou trois. Comment faire autrement quand on touche 67 euros de frais de déplacement et 23 centimes du kilomètre lorsqu’on utilise son véhicule personnel. «  Ils parcourent le pays dans des bagnoles en mauvais état, ne rentrent chez eux que toutes les cinq semaines, il y a beaucoup de divorces et en plus ils sont victimes de la majorité des accidents du travail  », confirme José Andrade, chargé de la sous-traitance à la Fédération CGT mines-énergie qui voit dans cette hyperprécarité, due à une mise en concurrence désastreuse de sous-traitants qui tirent les prix vers le bas, une «  bombe sociale à retardement  ». Pourrait-elle mettre en péril la sûreté de nos centrales nucléaires  ? La CGT tire le signal d’alarme. EDF semble le craindre aussi qui se remet à embaucher pour des travaux autrefois externalisés. De plus, à Cruas, une brigade spéciale de 40 agents a été mise sur pied pour contrôler les travaux de maintenance. Il est vrai qu’évacuer en urgence, à cause d’une malfaçon, la région de Montélimar, ça ne serait pas du nougat.

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La sous-traitance rime avec précarité et radioactivité

20 000 prestataires travaillent dans 
les centrales d’EDF. La CGT affirme qu’ils subissent 80 % des risques professionnels.

Les entreprises de la sous-traitance emploient quotidiennement 20 000 personnes dans les 19 centrales nucléaires d’EDF. Si on dénombre près de 500 entreprises intervenantes, six grands groupes, selon la CGT énergie, se partagent «  60 % des dépenses de sous-traitance  » de l’électricien français. Il s’agit d’Alstom, d’Areva-STMI, de Bouygues, de GDF Suez, de Vinci et d’Onet.

17 500 des salariés prestataires travaillent en zone «  radioactive  ». Le syndicat affirme que ceux-ci subissent «  80 % des risques professionnels, dont l’exposition aux rayonnements ionisants et autres cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques  ». Il estime aussi qu’un nombre «  non négligeable  » de ces salariés ont développé de graves pathologies, en particulier des cancers. En effet, «  certains ont un cumul de dose carrière “officiel” pouvant varier de 300 à 1 500 millisieverts  », alors qu’une étude de l’Organisation mondiale de la santé, faite sur 400 000 salariés du nucléaire de 15 pays, révèle qu’une exposition à une dose annuelle de 20 millisieverts pendant quarante ans induit un risque de cancer sur 8 à 16 % des salariés exposés.

Ces 10 000 salariés exposés à la radioactivité relèvent de la catégorie des «  nomades du nucléaire  ». Ils vont de centrale en centrale, au gré des arrêts de tranche, pour effectuer la maintenance des réacteurs. Ils effectuent en moyenne 35 000 kilomètres par an et peuvent rester éloignés de leur domicile des semaines entières. Pour se déplacer, se loger et se nourrir, ils ne perçoivent que 65 euros par jour.

16 % des 20 000 salariés prestataires ont un statut précaire (intérim ou CDD) en contradiction avec la loi, selon la CGT, qui interdit qu’ils soient exposés à la radioactivité. La plupart de ces travailleurs relèveraient enfin «  de conventions collectives n’ayant aucun rapport avec leur activité et sont rémunérés au smic, légèrement amélioré ou non  ».


La centrale de Chinon épinglée

« La rigueur d’exploitation de la centrale de Chinon est insuffisante. » L’Autorité de sûreté nucléaire fera preuve d’«  une vigilance renforcée  » et a imposé à la direction du site une feuille de route pour rétablir la situation. L’ASN a pris cette décision après avoir constaté «  des écarts  » vis-à-vis des protocoles de sûreté 
et de radioprotection. Ceux-ci ont conduit à ce que deux techniciens soient exposés à une source radioactive. Selon l’ASN, «  ce n’aurait jamais dû arriver  » si les règles avaient été respectées.


Filière nucléaire  : la CGT ajoute les conditions de travail aux expertises

À l’issue d’une rencontre entre la ministre de l’Écologie et une délégation de la CGT, Bernard Thibault a annoncé que la sous-traitance dans la filière nucléaire serait intégrée dans l’audit sur la sécurité de cette industrie, «  ce qui n’était pas acquis jusqu’à présent  », selon le secrétaire général du syndicat. «  Les conditions de travail des personnels et les mécanismes de sous-traitance dans les centrales nucléaires font partie des éléments à expertiser parce qu’ils concourent, ou pas, à la chaîne de sécurité globale du nucléaire  », a-t-il justifié.

[1] Unité de mesure de l’énergie fournie par un rayonnement ionisant appelée dose. 1 rem = 0,01 sivert.

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