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Le Figaro le 29 janvier 2007 | YVES MISEREY. , CAROLINE DE MALET.

Paris accueille le grand sommet du climat

lundi 29 janvier 2007 par Yves Miserey, Caroline de Malet
Mandatés par l’ONU, les meilleurs climatologues vont parachever cette semaine à Paris le rapport de référence sur le réchauffement. Une nouvelle alerte sur l’aggravation du phénomène.

L’AGENCE France Presse parle déjà de « bombe climatique ». Attendue depuis des mois, la réunion du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec, ou IPCC en anglais) mandaté par l’ONU, qui s’ouvre ce matin et jusqu’à vendredi à l’Unesco, à Paris, devrait accoucher d’un rapport qui servira de référence dans la communauté scientifique sur le changement climatique. Ce « quatrième rapport d’évaluation » de 900 pages, en préparation depuis deux ans, sera publié par étapes jusqu’en novembre prochain. Comme les précédents, il sera divisé en trois parties : le constat scientifique du changement climatique ; ses impacts et les possibilités d’adaptation ; les solutions pour maîtriser les émissions de gaz à effet de serre. La réunion de Paris doit mettre la dernière main au « résumé à l’intention des décideurs » de cette première partie, qui devrait alerter les politiques sur l’aggravation et l’accélération du réchauffement planétaire. Ce texte clé, d’une quinzaine de pages, véritable « bible » des connaissances actuelles sur le sujet, sera rendu public vendredi matin, après son adoption par consensus au terme de quatre journées et deux nuits de discussions serrées, ligne par ligne. « J’espère que ce rapport choquera les gens et poussera les gouvernements à agir plus sérieusement », a déclaré le président du Giec, Rajendra Pachauri, à Reuters. Créé en 1988 par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue), le Giec est chargé de faire une synthèse de tous les travaux publiés sur le climat. Même si son mode de fonctionnement, politique, est contesté - les experts du climat sont désignés par les gouvernements de chaque pays membre de l’ONU - et les modèles utilisés perfectibles, cette somme est considérée comme la référence absolue sur le sujet.

Confirmation et précision

« Nous avons vu les prédictions des rapports précédents se réaliser. Celui-ci va les confirmer et les préciser », explique Hervé Le Treut, directeur du Laboratoire de météorologie dynamique et l’un des quelque mille contributeurs à ce rapport. Au vu de la littérature récente, on craint même une aggravation des prévisions. De fait, les projections d’augmentation des températures d’ici à 2100 devraient se situer dans une fourchette plus précise que celle qui figurait dans le rapport précédent en 2001 : de + 2 °C à + 4,5 °C (contre + 1,4 °C à + 5,8 °C), la moyenne devant se situer autour de + 3 °C, croit savoir Reuters. Or « au-delà de 2 °C, les scientifiques estiment qu’il y a danger pour la planète », explique Jean Jouzel, directeur de l’Institut Pierre et Simon Laplace (IPSL) et membre du bureau du Giec. L’amplitude de la fourchette d’augmentation du niveau des mers pourrait elle aussi être ramenée entre 28 à 43 cm (contre + 9 cm à 88 cm en 2001). Car les scénarios d’évolution de la situation climatique à l’horizon 2100 exploitent les résultats de dix-neuf modèles, qui « se sont nettement améliorés depuis le troisième rapport du Giec », affirme Éric Brun, directeur de la recherche à Météo France, propriétaire de l’un des deux modèles français (avec l’IPSL) ayant servi aux projections. « La science appréhende mieux les phénomènes d’amplification du réchauffement, comme la fonte des glaciers qui s’accélère », explique par exemple Hervé Le Treut. Reste à savoir comment sera formulé le rôle des activités humaines dans le réchauffement. Une journée avait été en effet consacrée à la rédaction de la phrase clé du rapport de 1995 : « un ensemble d’éléments suggérant une influence perceptible de l’homme sur l’évolution du climat ». Nombre d’incertitudes sur le sujet devraient par ailleurs être progressivement levées.

Les responsables politiques ne pourront pas rester de marbre face à un tel message. Le deuxième rapport du Giec, en 1995, avait servi de socle au protocole de Kyoto, signé deux ans plus tard, qui impose aux pays développés de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 5 % entre 1990 et 2012. Cette somme devrait, elle, servir de référence aux engagements des pays pour la deuxième période du protocole, après 2012, qui seront au coeur des discussions de la prochaine réunion de l’ONU à Bali en décembre. Le grand public, de plus en plus sensibilisé au sujet - c’est « l’enjeu du siècle » pour 49 % des Français, selon un récent sondage CSA pour Le Parisien - se chargera de rappeler à l’ordre les décideurs. D’autant que tout un chacun peut désormais percevoir des conséquences du réchauffement au quotidien.

Même le président américain George W. Bush a reconnu dans son discours sur l’état de l’Union que le réchauffement représentait « un sérieux défi », et les dirigeants de la planète réunis la semaine dernière à Davos se sont penchés sur la question. Pourtant, le secrétaire exécutif de la convention sur le climat, Yvo de Boer, estime qu’un engagement des chefs d’État du Nord comme du Sud est indispensable pour sortir de l’enlisement actuel des discussions sur les suites à donner à Kyoto. D’où l’idée d’une Organisation des Nations unies pour l’environnement (Onue) susceptible de donner une véritable impulsion politique à ces sujets, que la conférence mondiale de l’environnement, qui sera inaugurée à l’Élysée vendredi par Jacques Chirac, vise à promouvoir.


Les modèles climatiques s’enrichissent de données économiques

La controverse s’est aujourd’hui déplacée vers les modèles intégrés qui ajoutent des données économiques et politiques aux seuls modèles physiques.

DEPUIS 1992, les rapports du groupe 1 du Giec (Groupe d’experts international sur l’évolution du climat) présentent plusieurs scénarios d’évolution du climat planétaire en fonction des émissions de gaz à effet de serre (CO2, méthane...). Ces scénarios sont calculés par de gros ordinateurs à partir de modèles mathématiques qui s’efforcent d’intégrer chaque fois de plus en plus d’éléments du système climatique terrestre. Les améliorations des modèles sont constantes, mais la recherche avance lentement. C’est pourquoi beaucoup de climato­logues considèrent que les rapports du Giec sont trop rapprochés dans le temps pour apporter de réelles nouveautés. Conçus au départ dans une perspective d’alerte - il fallait sensibiliser l’opinion -, ils sont maintenant plus directement orientés pour servir d’aide à la décision, analyse Hervé Le Treut, du laboratoire de météorologie dynamique (LMD) au CNRS et membre du Giec.

Il existe aujourd’hui une quinzaine de modèles de référence dans le monde. Cinq sont développés en Europe, cinq aux États-Unis, deux au Japon et deux en Australie. « Chaque climatologue a ses préférences, mais il n’y a pas un modèle meilleur que les autres. Un modèle peut être performant pour les pressions de surface mais complètement à côté de la plaque pour les pluies tropicales. C’est la moyenne de tous les modèles qui est la meilleure », insiste Jan Polcher (LMD-CNRS). Cette moyenne ne constitue pas « la vérité ». C’est « un bruit aléatoire autour de la vérité » que les experts du Giec s’efforcent d’évaluer. Ils en mesurent les incerti­tudes et la sensibilité afin de mieux connaître les impacts et les événements extrêmes susceptibles de se produire selon les différents scénarios.

Les modèles ont aujourd’hui tendance à se multiplier, chaque grand laboratoire de climatologie dans le monde voulant développer le sien. Ces nouveaux modèles sont tous plus ou moins hybrides. Le modèle italien, par exemple, a pris l’atmosphère du modèle allemand et l’océan du modèle français.

Consensus scientifique

Les modèles climatiques comprennent une partie mathématique et une partie physique. Les données physiques proprement dites font l’objet de quatre grands programmes de recherche au sein de l’OMM (Organisation mondiale de la météorologie) : le Gewex (eau, énergie) ; le Clivar (la variabilité) ; le Clic (la cryosphère) et le Sparc (la stratosphère). Dernier-né, le programme Géosphère-Biosphère (le cycle de carbone), qui intègre les phénomènes chimiques et bio­chimiques, devrait irriguer les modèles dans les années à venir et améliorer leur vraisemblance.

Les données collectées dans le cadre de ces programmes (les satellites en délivrent désormais une partie essentielle) fournissent les informations nécessaires à l’écriture des équations censées reproduire les « lois » régissant les rétroactions entre les différents éléments du système climatique. Des événements exceptionnels peuvent aussi avoir un rôle, par exemple l’explosion du volcan Pinatubo, qui, en 1991, permit de vérifier la modélisation des aérosols.

Même si le réchauffement fait aujourd’hui consensus au sein de la communauté scientifique, les modèles font néanmoins l’objet de critiques de la part des pays du Sud. Il leur est surtout reproché une vision trop « physiciste » et quantitative des gaz à effet de serre. Mettre sur le même pied le méthane dégagé par les rizières qui nourrissent des centaines de millions de personnes en Asie et le CO2 rejeté par les 4 x 4 des pays occidentaux peut en effet paraître très contes­table. De même, le choix de l’année 1990 comme année de référence pour le calcul des rejets apparaît comme un choix très « occidentalocentriste » qui revient à escamoter tous les rejets de gaz à effet de serre du XIXe et du XXe siècle.

Le groupe 1 du Giec chargé du constat scientifique du changement climatique continuera à jouer un rôle clé à condition d’apprendre à mieux travailler avec le groupe 2 (impacts) et le groupe 3 (mesures d’adaptation et réductions des émissions). En effet, les controverses se focalisent maintenant sur les modèles intégrés, des instruments qui conjuguent un modèle économique et une version simplifiée du système physique. C’est là où le débat doit se porter, estime Hervé Le Treut. C’est aussi ce que souligne le premier livre français sur le Giec et la politique climatique [1], qui est principalement consacré à ces modèles intégrés. « Aucune négociation sur la réduction des émissions ne peut déboucher sur des résultats significatifs si elle n’est pas fondée sur un large débat public », explique en effet Amy Dahan Dalmedico, de l’École des hautes études en sciences sociales. En France, il n’a pas encore eu lieu.


Un constat de plus en plus précis

1990 : 1er rapport du Giec. La réalité du changement climatique est confirmée et est prévue une augmentation de 0,3 degré Celcius par décennie au cours du XXIe siècle, la hausse la plus importante jamais observée depuis 10 000 ans.

1995 : 2e rapport du Giec. Affirmation de l’existence d’une l’influence de l’homme sur le climat. Constat de réchauffement de 0,3 à 0,6 °C et d’une élévation du niveau de la mer de 10 à 25 cm depuis la fin du XIXe siècle.

2001 : 3e rapport du Giec. Il table sur une hausse de température comprise entre + 1,4 et + 5,8 degrés et une hausse du niveau des mers de 9 à 88 cm d’ici à 2100.

2007 : 4e rapport du Giec . Il devrait préciser les prévisions de hausse de température au XXIe siècle, réduisant les incertitudes (+ 2 à + 4,5 °C et hausse du niveau des océans de 28 à 43 cm).

[1] Les Modèles du futur, sous la direction d’Amy Dahan Dalmedico, La Découverte, sortie le 22 février.

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