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Entretien réalisé par Yves Housson paru dans L’Humanité du 29 août 2006

Paul Boccara : « le grand tabou du débat sur la croissance »

mardi 29 août 2006 par Yves Housson, Paul Boccara
Économie . Face à la fragilité du rebond du PIB, l’économiste communiste souligne la nécessité d’une autre utilisation de l’argent, au service de l’emploi.

Quelle est votre appréciation du « bulletin de santé » très positif de l’économie française établi par Thierry Breton sur la base du rebond de croissance de 1,1 % au deuxième trimestre ?

Paul Boccara. Les cocoricos ne sont pas justifiés. Cette croissance est en réalité en phase avec ce qui se passe dans les autres pays européens. C’est dû non à la politique gouvernementale mais à un certain contrecoup de la croissance mondiale, qui reste en moyenne plus de deux fois plus forte. C’est aussi lié à une reconstitution des stocks des entreprises, après une baisse importante. Et c’est fragile. Même la Commission européenne prévoit un ralentissement fin 2006 et en 2007. Déjà, en juin, en France, il y a eu un recul en valeur des commandes reçues par l’industrie (- 2,3 % par rapport à mai), ainsi qu’une décélération de la consommation et des exportations. Le regain de l’investissement reste limité, avec une faiblesse dans l’industrie, hors bâtiment. Enfin, le déficit du commerce extérieur s’est creusé dans tous les domaines, excepté l’agroalimentaire, en raison de la faiblesse du tissu industriel, et pas seulement de la hausse du prix du pétrole.

Le gouvernement fait grand cas de l’accélération des créations d’emplois, qu’il impute à cette croissance.

Paul Boccara. L’INSEE prévoit seulement 76 000 créations en 2006, contre 63 000 l’an dernier, dans le secteur marchand. Et en 2006 il y aurait 72 000 emplois en moins dans l’industrie hors construction (marquée par la spéculation immobilière) et intérim. Ensuite, beaucoup de créations relèvent de l’emploi aidé publiquement, c’est-à-dire sous-payé, très précaire, faisant pression à la baisse sur tous les salaires. Enfin, les perspectives mondiales sont caractérisées par un ralentissement aux États-Unis, avec les risques de contrecoup. En fait, la croissance européenne est depuis plusieurs années bien plus faible qu’aux États-Unis. En grande partie à cause des exportations de capitaux, favorisées par la politique d’euro fort de la BCE. Au lieu de développer l’emploi et l’investissement, on exporte des capitaux dans les pays émergents ou aux Etats-Unis. De juin 2005 à juin 2006, selon l’INSEE, les exportations de capitaux s’élèvent à 269,8 milliards d’euros, et, net des importations, à 61,7 milliards. Cela va avec les délocalisations, comme l’illustre SEB qui, après avoir fait des « plans sociaux » en France, annonce un grand rachat en Chine.

Comment selon vous enclencher en France un autre type de croissance, qui soit durable et riche en emplois ?

Paul Boccara. La condition cruciale, sur laquelle on fait généralement silence dans le débat de politique économique, c’est une autre utilisation de l’argent. Premièrement, les fonds publics, au lieu de développer les services publics, sont surtout utilisés pour soutenir la rentabilité financière et l’irresponsabilité sociale des entreprises. Plus de 21 milliards d’euros, au nom de l’emploi, pour baisser les cotisations sociales, en dépit d’un effet pervers : cette baisse du « coût salarial » fait pression à la baisse sur tous les salaires, et cela déprime la demande, la croissance et l’emploi. Pourtant, la droite et le Parti socialiste soutiennent encore ce type de mesure. Il faudrait au contraire utiliser cet argent public pour baisser le coût des crédits, notamment pour les PME, écrasées par les taux d’intérêt.

Deuxièmement, les fonds les plus importants et dont on parle le moins : ceux des banques, du crédit, de la création monétaire. Pour un crédit qui incite à une croissance riche en emplois et en formations, il faudrait baisser les taux d’intérêt pour les investissements matériels et de recherche, mais de façon sélective : les taux seraient d’autant plus bas que seraient programmées des créations d’emplois et de formations. Il ne s’agit pas seulement de baisser les taux de « refinancement » des banques par la BCE, ce qui peut être utilisé pour les exportations de capitaux et la spéculation. La question décisive, que les communistes portent pour une gauche transformatrice, c’est une sélectivité du crédit à taux d’intérêt abaissés pour l’emploi. À propos des programmes pour 2007, à gauche comme à droite, le Cercle des économistes vient de décréter impossible de modifier le "mandat" de la BCE, la lutte contre l’inflation, en réalité obsessionnelle, au détriment de l’emploi : il faudrait « intégrer ce fait comme une contrainte » ! Au contraire, dans la droite ligne du « non » de gauche au traité constitutionnel européen, il faut une mission emploi pour la BCE, son contrôle démocratique, du Parlement européen jusqu’à de nouveaux pouvoirs dans les bassins d’emploi et les entreprises. Le PCF propose d’intervenir dès maintenant sur le crédit avec des Fonds régionaux pour l’emploi et la formation, qui prendraient en charge tout ou partie des intérêts. Agirait de la même façon un fonds national utilisant la vingtaine de milliards servant aux exonérations de cotisations sociales. Ainsi qu’un pôle public de financement, avec notamment la Caisse des dépôts. Troisième ensemble de fonds : ceux des entreprises. Il faut donner aux salariés le pouvoir d’intervenir pour des propositions alternatives et une autre gestion que celle dominée par la rentabilité financière exacerbée pour les actionnaires, avec d’autres critères, d’efficacité sociale : pour économiser les capitaux matériels et financiers, grâce aux nouvelles technologies, en développant, avec la recherche, la formation et les emplois qualifiés. Évidemment, cela s’oppose aux privatisations.

La progression des trois piliers du modèle social - emploi-formation, services publics, sécurité sociale - est également indispensable. Il s’agit aussi du pouvoir d’achat des salariés, qu’il faut augmenter très sensiblement. Cela va bien au-delà du saupoudrage envisagé par le gouvernement. Et il ne s’agit pas de la prime pour l’emploi, qui pousse à la baisse du coût salarial pour les entreprises et fait pression sur les autres salaires. Mais il ne convient pas seulement de changer le partage de la richesse. Pour consolider cette augmentation des salaires, il faut aussi changer les conditions de la production, en s’attaquant au financement, par le développement, avec la recherche, d’une sécurisation de l’emploi, de sa qualification, de la formation.

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