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Elsa Maudet | viva le 09.02.2011

Pierre Concialdi : « Il faut réduire la durée collective du travail pour aller vers un plein-emploi solidaire »

dimanche 20 février 2011 par Pierre Concialdi , Elsa Maudet
Rencontre avec l’économiste Pierre Concialdi, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) et animateur du Réseau d’alerte sur les inégalités.

La pauvreté a augmenté parmi les plus jeunes et les plus âgés, entre 2002 et 2008. D’après l’Insee, elle a fait un bond de 32 % chez les 18-29 ans [1] et de 27 % chez les 60 ans et plus. Dans le même temps, elle a baissé de 6 % chez les 40-49 ans.

Pour l’économiste Pierre Concialdi, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), les jeunes et les seniors sont victimes de la situation dégradée du marché du travail et de la tendance plus générale à la hausse des inégalités, notamment entre revenus du travail et du capital. Une situation aggravée par les politiques publiques, qui ne s’arrangera que si le gouvernement opère un virage important.

Pourquoi la pauvreté augmente-t-elle si fortement dans ces deux catégories de population ?

Pour les jeunes, la situation est principalement liée à ce qui se passe sur le marché du travail. L’accès à l’emploi est freiné depuis 2008 et les conditions d’indemnisation du chômage sont compliquées pour les jeunes. De plus, il n’y a pas de filet de protection : il faut rappeler qu’il n’y a pas de RSA de fait, car il est quasi-inexistant, malgré ce que dit le gouvernement, avant 25 ans. Quand on n’a pas d’emploi et qu’on est jeune, on a beaucoup de mal à avoir des ressources autres qu’un salaire.

Pour les personnes âgées, il me semble clair que c’est au moins en partie la conséquence des régressions apportées à notre système de retraites depuis maintenant plus de 15 ans. Si on s’intéresse aux 70 ans et plus, le fait que les pensions soient indexées davantage sur les prix finit par peser de plus en plus lourd sur leur niveau de vie.

L’envolée des revenus de la propriété, même si elle a été légèrement freinée par la crise financière, explique aussi la hausse des inégalités et de la pauvreté, pour les jeunes comme pour les vieux. Car ces revenus sont très concentrés et ils bénéficient d’une fiscalité très avantageuse, notamment en comparaison des revenus du travail.

Comment peut-on inverser ces tendances ?

Pour les personnes âgées, il faudrait arrêter de détruire le système de retraite. Pour les jeunes, avoir une meilleure indemnisation du chômage et leur donner un véritable revenu minimum qui ne soit pas conditionnel à des périodes d’activité ou d’emploi qu’on n’exige pas après 25 ans.

Et puis, plus globalement, avoir une politique d’emploi plus volontariste, notamment à travers un abaissement de la durée du travail : diminution de la durée hebdomadaire, création de nouveaux congés, retour à l’âge légal à 60 ans.

Dans le contexte actuel, je ne vois pas comment on peut aller vers le plein-emploi sans réduire la durée du travail. Aujourd’hui, on est dans le plein-emploi libéral : on se partage des miettes d’emploi.

Est-ce réellement envisageable de réduire le temps de travail sans réduire le niveau de vie ?

Globalement, oui. Actuellement, avec le chômage et le sous-emploi massifs, la réduction du temps de travail s’impose dans sa version libérale, sous sa forme la plus violente et la plus inégalitaire. Mais ce n’est pas une fatalité, une société civilisée doit pouvoir s’organiser de façon civilisée. Il faut réduire la durée collective du travail pour aller vers un plein-emploi solidaire, qui permettra une meilleure répartition des revenus.

Les chiffres de l’Insee datent d’avant la crise, qui a nécessairement eu un effet néfaste sur la pauvreté. N’est-ce pas problématique que les données soient publiées avec un tel décalage ?

C’est un peu inévitable qu’il y ait un décalage, car la collecte et le traitement de données d’enquête prennent un certain temps. On pourrait sans doute raccourcir un peu les délais, d’environ six mois ou un an, mais on est toujours confrontés à une limite : on n’a pas d’indicateur en temps réel de mesure de la pauvreté, et on n’en aura jamais. Les indices qualitatifs, qui viennent par exemple de ce que disent les associations qui agissent sur le terrain, peuvent être des indicateurs d’alerte, mais ils ne permettent pas de chiffrer précisément le phénomène.

A quelles évolutions peut-on s’attendre pour les années à venir ? Avec la loi de 2010, on a encore une fois durci les conditions d’accès à la retraite. Ça n’améliorera certainement pas la situation des retraités, ni la situation d’emploi des jeunes.

Les politiques d’austérité qui se mettent en place, en France comme ailleurs, vont aussi se traduire par des coupes dans les dépenses publiques, qui sont un des facteurs de réduction des inégalités, et donc de la pauvreté. Si on continue sur cette trajectoire, je ne vois pas comment on pourrait s’attendre à autre chose qu’à une aggravation à la fois de la précarité et de la pauvreté.

[1] Avec un seuil de pauvreté à 50 % du revenu médian.

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