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Article de François WENZ-DUMAS et Damien DUBUC paru dans Libération le 6 juillet 2006

Placer les chômeurs, un service de moins en moins public

jeudi 6 juillet 2006 par François WENZ-DUMAS, Damien Dubuc

Pas de coup de pouce pour les chômeurs : le conseil d’administration de l’Unédic a décidé hier de compenser simplement l’inflation, en augmentant au 1er juillet de 2 % l’allocation versée aux 1 800 000 demandeurs d’emploi indemnisés par les Assédic. Une mesure aussitôt dénoncée par la CGT, qui réclamait une revalorisation au moins égale « à celles cumulées du Smic des années 2005 et 2006 »,soit respectivement 5,51 % et 3,05 %.

La CFDT, qui préside l’Unédic en alternance avec le Medef, réclamait pour sa part 3,05 % pour aligner l’évolution de l’allocation chômage sur celle du salaire minimum. Le patronat, qui dispose de la moitié des sièges au conseil d’administration de l’Unédic, n’a donc pas cédé sur ce point.

Expériences. Autre sujet de mécontentement d’une partie des syndicats : la poursuite des expériences de placement des chômeurs par des cabinets privés. Lancées en février 2005, elles devraient concerner cette année 46 000 demandeurs d’emploi contre 10 000 l’an dernier. Pour Jean-Claude Quentin (FO), « aucune évaluation crédible »des résultats de l’expérience n’a été faite. Dans la première phase, une demi-douzaine d’organismes, notamment le cabinet Ingéus, mais aussi BPI, Altedia, l’entreprise d’intérim Adecco et l’Apec (Association pour l’emploi des cadres) se sont vus confier des missions d’aide au reclassement.

Ingéus a ainsi été chargé de prendre en charge des chômeurs de longue durée, comme à Rouen (lire ci-contre) et dans le Nord-Pas-de-Calais. La mission d’Adecco était de faciliter le passage d’emplois courte durée à des contrats à durée déterminée. Quant à l’Apec, elle a suivi quelques milliers de cadres en Alsace et à La Défense.

La seconde phase, pour laquelle le conseil d’administration de l’Unédic vient de donner son feu vert, concernera quatre fois plus de demandeurs. Un appel d’offres européen va être lancé pour trouver de nouveaux opérateurs, publics ou privés, qui se verront confier ces missions de reclassement.

Missions. Au-delà du débat de fond sur les rôles respectifs du service public et des intervenants privés, la polémique porte sur les missions respectives de l’ANPE et de l’Unédic. Le Syndicat national unifié-ANPE (SNU-ANPE) estime que l’Unédic « sort de son champ d’intervention ».A l’Unédic, on fait remarquer que les premières expérimentations ont permis à 54 % des chômeurs de retrouver un emploi dans les six premiers mois d’accompagnement, dont 41 % en CDI.

L’Unédic devrait pour la première fois depuis quatre ans dégager en 2006 un solde positif de 245 millions d’euros, mais doit rembourser une dette cumulée de 13,2 milliards d’euros.


« Rien à voir avec l’ANPE où on prend un ticket »

A Rouen, les chômeurs accompagnés par Ingéus y voient plutôt des avantages.

Le rendez-vous hebdomadaire se passe côte à côte, pas face à face. Après l’entretien, les conseillères d’Ingéus, à Rouen, accompagnent le demandeur d’emploi jusqu’à l’ascenseur. On papote un peu, on se souhaite bonnes vacances. « Rien à voir avec le contexte asilaire de l’ANPE, où l’on prend un ticket et où l’on attend de voir un conseiller, toujours différent, qui ne nous aidera pas. »Michel (1), expert-comptable de 36 ans, trois mois de chômage et une bonne indemnisation, jure ne pas être excessif. Ingéus, la société privée de placement à qui l’Unédic a confié 6 000 chômeurs, n’a, à ses yeux, que des avantages.

« Confiance ».Ici, les demandeurs d’emploi ont « un risque de chômage de longue durée ».Autant dire des chômeurs qui pourraient coûter cher. Pour économiser, l’Unédic les fait chaperonner par un prestataire extérieur, censé être plus efficace. Ingéus, justement, est fier de ses résultats et avance un taux de 75 % de retour à l’emploi, dont 31 % en CDI, 46 % en CDD. A 25 ans, Christophe est au chômage depuis un an et demi. Cet ancien éboueur est optimiste : « Avec Ingéus, on est presque obligé de trouver du boulot. »Promis juré, chaque semaine, on lui propose plusieurs pistes, des offres d’emploi. Reste qu’il en est à près de 25 rendez-vous et qu’il est toujours sur le carreau. Jacques apprécie, lui, le « coaching personnel » : « Je me suis rendu compte que je ne savais pas me vendre à un employeur, alors que j’ai moi-même recruté des gens. Ici, on réapprend à avoir confiance en soi, et on nous apprend aussi des choses toutes bêtes pour ne pas se griller sur le marché. »

Une conseillère passe des coups de fil à la place d’un chômeur qui ne se sent pas d’attaque, une autre explique à quel moment il est judicieux de relancer un employeur. Un travail d’accompagnement sur mesure que ne fait pas l’ANPE, expliquent en choeur les intéressés. « On a peur d’aller vers les entreprises »,explique Corine, 47 ans, qui recherche un emploi d’hôtesse d’accueil depuis un an. « Souvent, on n’y croit plus trop, après pas mal de refus, et les conseillers redonnent de la confiance et de la motivation »,renchérit Valérie [1], une caissière de 35 ans licenciée il y a un an.

Primes.La direction et les conseillers clament qu’il est hors de question d’imposer des emplois. C’est aussi l’intérêt du cabinet de placement. Pour chaque personne prise en charge, il touche 2 800 euros, auxquels s’ajoute une prime de 300 euros par candidat retrouvant un poste. Et une autre de 900 euros si ce poste est occupé pendant au moins trois mois, de 1 500 euros s’il est occupé sept mois ou plus. Durée moyenne des contrats : quatre mois et demi pour les CDD et deux mois et demi pour les missions d’intérim. La direction affirme que des missions, mêmes courtes, peuvent être « une rampe d’accès »vers un emploi durable. On y reconnaît aussi, à demi-mots, que ces périodes d’intérim, qui débouchent parfois sur des CDD puis des CDI, peuvent être une « période d’essai déguisée » pour les entreprises.

[1] Le prénom a été changé.

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