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Propos recueillis par Alain Faujas | Le Monde du 06.07.07.

Pour le chef statisticien de l’OCDE, "le produit intérieur brut ne fait pas le bonheur"

vendredi 6 juillet 2007 par Alain Faujas

Enrico Giovannini, vous êtes chef statisticien de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui a organisé du 27 au 30 juin à Istanbul - avec la Commission européenne, la Banque mondiale, le PNUD et la Conférence islamique - un forum où 1 200 spécialistes se sont penchés sur la façon de mesurer le progrès des sociétés. Peut-on mesurer le bonheur ?

La mesure du bonheur n’est pas un exercice ésotérique, comme le prouvent la multiplication des données et des études sérieuses sur ce sujet. On ne se contente plus de poser la question "êtes-vous contents de votre existence ?", mais on sait quantifier la qualité de la vie, la satisfaction du présent et même le bonheur - je dirai plutôt le progrès, notion moins subjective.

Les économistes savent désormais apprécier les conséquences des politiques menées par les gouvernants. Evidemment c’est plus sérieux, mais moins journalistique que de faire la liste des pays les plus heureux du monde et de leurs mérites respectifs !

L’entreprise est complexe : si nous avions sondé les Français après la défaite des Bleus en finale de la Coupe du monde de football 2006, leur moral n’aurait pas été fameux !

Comment mesure-t-on le bonheur ?

Le produit intérieur brut (PIB) ne fait pas le bonheur. Au-delà d’un certain revenu, le niveau de richesse ne joue plus et les personnes se tournent vers l’immatériel. On s’aperçoit ainsi que l’inflation, la densité de population et la quantité d’heures travaillées sont mal ressenties.

Pourquoi, sinon à cause de facteurs culturels, le Nigeria se dit-il heureux, alors que les besoins élémentaires n’y sont pas toujours satisfaits ?

Dans le cadre du Forum d’Istanbul, Lyonpo Jigmi Y. Thinley, ministre de l’intérieur et des affaires culturelles du Bouthan, a détaillé comment était calculé le fameux "bonheur national brut" dont s’enorgueillit ce pays. Il a énoncé neuf critères dont les premiers sont la stabilité macroéconomique, l’éducation, l’emploi, etc. Comme les autres pays.

Car il n’est pas possible d’inventer un indicateur synthétique, une sorte de PIB "bonheur". On ne peut pas agréger l’économie, l’environnement et la psychologie. En revanche, on peut mettre au point des indicateurs complémentaires qui, à côté des indicateurs économiques, mesurent les droits de l’homme ou la qualité de la gouvernance.

Mais avant d’établir ce qu’est le bonheur, il faut en discuter avec les principaux intéressés, les représentants de la société civile et les ONG. Le Conseil de l’Europe a conduit une étude-pilote dans des villages français : après des soirées de discussions sur la façon de mesurer le progrès chez eux, leurs habitants ont mis en avant la protection de leur vie privée, un réel besoin dans ces microcosmes où tout se sait.

C’est le niveau local qui confère sa pertinence à un indicateur.

Est-ce que les gouvernants accepteront cette démocratisation ?

J’ai noté des résistances, car certains n’aiment pas voir mesurer les effets de leur politique. Une façon de les contourner consisterait à ne pas utiliser des indicateurs de moyens, car ils sont faciles à manipuler, donc contestés par l’opposition ; ainsi en est-il du ratio du nombre d’étudiants par professeur. Cet inconvénient disparaît quand on utilise des indicateurs d’objectif, comme le taux de réussite des étudiants.

On pourrait aussi emboîter le pas à l’Australie, l’Irlande et les Etats-Unis, où la société civile est appelée à dire son mot avant le choix d’indicateurs.

Qu’avez-vous décidé à Istanbul pour améliorer la mesure du progrès ?

Il ne suffit pas d’améliorer la recherche statistique afin qu’elle prenne en compte la qualité de la vie et les droits de l’homme ni de publier ces chiffres sur Internet. Il faut construire un pont entre ces chiffres et le citoyen.

On a demandé aux Européens, en avril 2007, s’ils connaissaient la croissance de leur PIB : plus de la moitié ont répondu négativement. On leur a demandé s’ils pensaient que leurs gouvernements utilisaient les statistiques pour prendre des décisions : "oui", ont répondu les Nordiques, qui ont le plus confiance dans les chiffres ; "pas tant que ça", ont répondu Britanniques et Français, plus méfiants.

Je pense qu’on pourrait créer une plate-forme informatique dédiée aux statistiques, un "Wikipédia du progrès" équipé d’un système d’évaluation solide, où les citoyens confronteraient leurs demandes et leurs critiques auprès de spécialistes.

A terme, il serait possible d’obtenir par ce moyen suffisamment de contributions pour faire évoluer les Objectifs du millénaire de lutte contre la pauvreté de l’ONU, indicateurs pour l’instant réservés aux pays en développement.

Vous allez me trouver utopiste : les pays développés pourraient, un jour, partager certains critères d’appréciation du bonheur avec les pays moins bien lotis.


STATISTIQUES

PALMARÈS. Ruut Veenhoven, de l’université Erasmus de Rotterdam, a compilé les données de 95 peuples sur vingt-cinq ans. Les plus heureux sont les Danois et les plus malheureux les Tanzaniens. Les Américains se classent au 17e rang et les Français au 39e. "Les pays heureux sont ceux qui sont riches (...), démocratiques, où règnent l’égalité des sexes et la liberté de choisir son mode de vie", selon M. Veenhoven.

MÉTHODOLOGIE. "Nous essayons de déterminer non la façon dont les gens jugent les politiques gouvernementales, mais les effets que celles-ci ont vraiment sur eux", estime Richard Layard, de la London School of Economics, car l’opinion des personnes interrogées peut être à l’opposé de leur satisfaction réelle.

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