Liste des auteurs

Un article Christophe Deroubaix paru dans L’Humanité le 5 novembre 2005

Pourquoi les mouvements sociaux à Marseille ?

samedi 5 novembre 2005 par Christophe Deroubaix

« Vous connaissez les forts Saint-Nicolas et Saint-Jean qui gardent l’entrée du Vieux-Port ? Bon, à votre avis, dans quelle direction les fortifications sont-elles tournées ? » Quelques secondes de suspense, puis cet ancien syndicaliste, l’oeil pétillant, lâche : « Vers la ville. » « Marseille rebelle », voilà qui trottait donc déjà dans la tête du bon Louis XIV au point de lui faire ériger le premier et fortifier le second vers 1670-1680. Chercher à comprendre l’importance des mouvements sociaux en ce début de XXIe siècle oblige donc à faire un détour par l’histoire. Sans remonter aux calendes phocéennes ni au Roi-Soleil, il faut redérouler le fil du XXe siècle. Le « fil rouge », précise même Robert Mencherini, spécialiste de l’histoire sociale marseillaise, qui nous en livre quelques clefs (lire page 14).

Marseille, ville industrielle

Campons le décor. Ville industrielle, Marseille n’est pourtant pas fille de la révolution industrielle. « Porte de l’Orient », son économie est de caractère colonial, avec le port comme matrice. Le couple huilerie-savonnerie, la chimie, l’agroalimentaire complètent une force industrielle qui diffuse des quartiers nord à la vallée de l’Huveaune, côté est, et qui concentre en son théâtre clos les problèmes du siècle. Marseille n’a pas de banlieue, le peuple est en ville. Comme dans toutes les villes du Sud, le républicanisme y est solidement développé. Le socialisme et l’anarcho-syndicalisme s’implantent au tournant des deux siècles. Communistes et socialistes s’en disputeront l’héritage après la der des der, autant qu’ils domineront le champ politique local après la Seconde Guerre mondiale. Le premier maire élu à la Libération est le communiste Jean Cristofol (1946) au moment où se déroule une expérience unique de gestion ouvrière et que le mouvement mutualiste prend son envol. Cette tradition frondeuse est encore renforcée par une immigration qui, d’économique à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, devient politique avec les rescapés du génocide arménien à partir de 1917, suivis par les antifascistes italiens et les républicains espagnols.

De ce tableau d’époque, il ne reste pourtant plus grand-chose aujourd’hui. La ville est plus tertiaire et commerciale qu’industrielle depuis, notamment, le « séisme de Fos », selon le mot d’un préfet. « Le mirage de Fos », répondent les syndicats. Dans les années soixante, sous la houlette de l’État, la petite commune littorale (2 900 habitants en 1962) est désignée pour accueillir un gigantesque projet d’aménagement industriel. Marseille subit une « délocalisation interne », tandis que la métallurgie, que l’on ferme en Lorraine, vient s’installer les pieds dans l’eau. La fin de l’Empire français et le séisme de Fos ont failli avoir raison du port. Aujourd’hui, devenu « autonome », il maintient une troisième place européenne grâce notamment aux hydrocarbures alimentant le pôle pétrochimique de Fos-Lavéra, le premier d’Europe. Mais l’âge d’or est passé. Comme celui de l’agroalimentaire grignoté, fermeture après fermeture (Panzani, Rivoire et Carret, Prior). Ne reste que Nestlé. Le savon de Marseille n’est plus fabriqué à Marseille.

Le communisme n’est plus triomphant. Le déclin fut plus tardif qu’ailleurs puisque, lors de l’élection présidentielle en 1981, Georges Marchais, en pleine dégringolade sur le plan national, arrive en tête dans la deuxième ville de France, avec 28 % des voix. Le PCF n’a gardé qu’un député sur les cinq qui représentaient Marseille dans les années soixante-dix, même s’il s’agit du dernier député communiste élu dans une grande ville de France. Après plus de trente ans de « troisième force » defferriste et une décennie de guerre de successions, la ville se donne depuis dix ans un maire de droite. Enfin, on trouve autant d’électeurs du Front national chez les petits-fils des résistants à Mussolini que dans les rangs de la petite bourgeoisie « de souche ».

50 000 érémistes et 40 000 chômeurs

Et pourtant, Marseille la rebelle fait toujours la une. Depuis la rentrée, deux conflits majeurs (SNCM et RTM) secouent la ville, tandis que le défilé phocéen du 4 octobre a encore été l’un des plus importants de France. Deux explications sont communément avancées. D’abord, « Marseille est une ville pauvre ». Personne ne le nie, surtout pas Mireille Chessa, secrétaire générale de l’union départementale (UD) CGT : « Marseille est une ville qui souffre. Nous ne sommes pas les seuls, mais ici tout est plus accentué, chômage, RMI, bas salaires et salariés pauvres. » Statistiques : un huitième des Marseillais vivent en dessous du seuil de pauvreté, la moitié ne sont pas assujettis à l’impôt sur le revenu, la ville compte 50 000 érémistes et plus de 40 000 chômeurs. Pour autant, l’explication paraît un peu courte. « Ce n’est pas parce qu’on est pauvres qu’on se mobilise. Ça se saurait, quand même », s’emporte notre ancien syndicaliste. Sans évoquer spécifiquement le cas de Marseille, Paul Bouffartigue, sociologue, spécialiste des classes sociales, soulignait en 2004 [1] : « Les fractions salariées les plus combatives ne sont pas les plus exploitées et les plus précarisées - cela n’a jamais été vraiment le cas, mais le phénomène prend des proportions nouvelles. »

Ensuite : l’importance du secteur public. La fonction publique (nationale, territoriale ou hospitalière) emploie, en effet, le quart des 310 000 salariés marseillais. « Cela peut être un élément d’explication, pas l’explication en elle-même. Du temps où elle était industrielle, Marseille était déjà combative », juge un historien. « Quand on tente d’expliquer les mouvements sociaux par la forte présence des secteurs et services publics, il y a derrière ça l’idée de privilèges. Mesure- t-on vraiment le rôle des services publics dans la cohésion de la ville ? » réagit Mireille Chessa. De plus, comment expliquer par le prisme de ce baroud supposé des salariés « à statut » le puissant mouvement des chômeurs justement parti de Marseille ?

« Depuis 1995, c’est surtout le secteur public qui s’est mobilisé, simplement parce qu’il était visé par les réformes. La mobilisation dépend du caractère revendicatif. Regardez, le 4 octobre, le privé était fortement représenté », analyse Gérard Dossetto, secrétaire général de l’union départementale FO. Quant à Jean-Marc Cavagnara, secrétaire général adjoint de l’UD CFDT, il préfère ironiser : « On peut aussi ajouter au décompte du " toutes les entreprises privées qui touchent des fonds publics et on compare qui coûte le plus cher. »

Autre jugement « général » de Paul Bouffartigue qui pourrait s’appliquer à la cité phocéenne : « Tout se passe comme si, dans la nouvelle phase d’accumulation capitaliste, la classe dominante était contrainte d’engager une épreuve de force avec un haut lieu de la résistance aux valeurs du libéralisme, le salariat de l’État et des grandes entreprises publiques. »

« La frénésie de mesures libérales prend une portée particulière, ajoute encore Mireille Chessa. On est en train de livrer la ville aux affairistes. Sur n’importe quel sujet - SNCM, RTM, horodateurs [2], rue de la République [3] -, il y a toujours un fond de scandale financier. » « La transformation de Marseille en ville bourgeoise voulue par Gaudin ne passe pas », constate sobrement Jean Sicard, secrétaire général de l’UD CFDT.

Les pièces s’assemblent mais le puzzle ne semble pas encore complètement dessiné. Il faut encore y ajouter le maintien d’une force syndicale incontournable, malgré l’érosion des décennies - précédentes. La CGT revendique 38 000 adhérents dans les Bouches-du-Rhône, FO, 30 000, et la CFDT, 13 000. Au total, avec la FSU, SUD et l’UNSA, 100 000 syndiqués pour 800 000 salariés : voilà qui a de quoi faire saliver n’importe quel secrétaire général de confédération syndicale.

Surtout, depuis 1995, FO, l’ancien syndicat officiel du defferrisme, et la CGT, l’ex-courroie de transmission du PCF, qui s’ignoraient superbement, travaillent et défilent ensemble. L’unité syndicale : les principaux responsables syndicaux y voient une clé sinon la martingale. Mireille Chessa : « La CGT est majoritaire mais nous avons une démarche unitaire afin que l’expression des salariés soit plus efficace. » Gérard Dossetto : « Les salariés sont fortement demandeurs d’unité syndicale. S’il n’y a pas unité, on assiste à un fléchissement de la capacité de mobilisation. » Jean Sicard : « Quand on dit aux salariés qu’il y aura tout le monde, c’est plus simple. »

Cette nouvelle donne s’accompagne, selon l’historien Robert Mencherini, de la permanence d’un type de militantisme. Exemple : la FSU a fortement mobilisé pendant le mouvement contre la réforme des retraites en 2003, dans un département qui fut, du temps de la FEN, un bastion d’Unité et action, appelé à l’origine « courant Bouches-du-Rhône ».

Des permanences syndicales bondées

Dernier élément, peut-être dominant : face à une gauche nationale qui déçoit et à une gauche locale parfois clientéliste ou pâle, l’action syndicale est souvent vécue comme le dernier et seul recours, le seul catalyseur des résistances et des demandes sociales. « Dans cette ville, nous avons un patronat très dur et une absence de dialogue social. Or, le pouvoir politique a cessé de jouer son rôle de médiateur. Le syndicalisme représente le seul contre-pouvoir. La preuve : les permanences syndicales sont perpétuellement bondées », estime Jean-Marc Cavagnara.

L’expérience de la gauche plurielle a encore renforcé cette méfiance à l’égard de « la » et « du » politique. « Je constate que tout ce qui est voté par un gouvernement n’est pas remis en cause par le suivant. On ne peut pas dire qu’on est contre une loi et ne pas revenir dessus quand on est au pouvoir », tempête Gérard Dossetto, qui lance, dans la foulée, ce cri du coeur : « Heureusement qu’il y a un syndicalisme. » « Il ne faut pas sous-estimer le rôle des partis politiques de gauche dans les conquêtes sociales et dans le rapport des forces actuel, répond, à distance, Jean-Marc Coppola, secrétaire de la fédération PCF des Bouches-du-Rhône. S’il s’agit de défaire le clientélisme et l’instrumentalisation, je suis d’accord. S’il s’agit de penser que l’action syndicale se suffit à elle-même, je ne le suis pas. »

Pour Mireille Chessa, l’articulation semble naturelle : « Les exigences sociales doivent devenir incontournables dans l’alternative à venir sinon ce serait de l’alternance. » Façon de dire que les questions posées par les mouvements sociaux marseillais dépassent les frontières fortifiées de la ville.

[1] « À propos des classes sociales. Relancer et renouveler l’interrogation sociologique », consultable sur www.univ-aix.fr/lest

[2] Afin de chasser les voitures du centre-ville, la mairie a décidé d’installer des horodateurs dans quelques quartiers avant même l’entrée en service du tramway et la construction de parkings

[3] Artère haussmanienne qui relie le Vieux-Port à la Joliette, objet d’une vaste opération de réhabilitation largement confiée à un fonds de pension texan)

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !