Liste des auteurs

Un article de Paul Falzon paru dans L’Humanité du 5 avril 2006

Précarité et dépendance, quotidien des jeunes Romains

mercredi 5 avril 2006 par Paul Falzon
Élections en Italie (3/6) . En dix ans, le travail flexible a explosé, touchant surtout les jeunes et les femmes. Pour toute une génération, les perspectives d’avenir sont assombries.

Toute cette semaine, Maria Trocchia, vingt-huit ans, devait travailler à temps plein pour la société juridique de Latina, petite ville de la région de Rome, qui l’emploie régulièrement depuis un an et demi. « Ma patronne m’avait demandé de me tenir prête mais, à la dernière minute, elle m’a appelée pour dire qu’elle n’avait plus besoin de moi. Je comptais sur cette semaine de salaire, mais je n’ai aucun recours », explique la jeune femme avec un certain fatalisme. Son statut de « travailleur occasionnel » ne lui offre aucune garantie d’emploi, même à très court terme ; les contrats sont signés au jour le jour, dans une limite de trente jours par an censée éviter les abus. Un seuil bien théorique, souligne Maria : « Sur la vingtaine d’employés de mon entreprise, seuls deux doivent être salariés. Tous les autres sont soit travailleurs occasionnels, soit en contrat à durée déterminée. »

quatre millions de travailleurs en CDD

Phénomène marquant des dix dernières années en Italie, la précarité est devenue le mode de gestion courant de la main-d’oeuvre dans un nombre toujours croissant d’entreprises. Les PME industrielles du nord du pays et les sociétés de services de la capitale sont particulièrement friandes de la multitude de contrats « flexibles » qui ont été créés pour elles depuis le milieu des années 1990, d’abord par la loi Treu en 1997 (sous le gouvernement Prodi), puis par la loi Biagi de 2003. Pas moins d’une quarantaine de dispositifs différents cohabitent actuellement ; ces contrats dits « atypiques » et les CDD concernent en tout un peu plus de quatre millions de travailleurs.

Comme beaucoup de jeunes de sa génération, Maria n’a, elle, connu que des formes d’emploi précaire depuis son entrée sur le marché du travail il y a trois ans. Titulaire d’une maîtrise des sciences de l’écologie, elle a commencé comme « collaboratrice coordonnée continue » (co.co.co.), le contrat le plus utilisé avant 2003, pour une agence publique de l’environnement. Un statut qui mêle les contraintes du salariat à celles du travail indépendant. « Je n’avais ni congés payés ni arrêts maladie ; pour ne pas perdre une journée de travail, il m’est arrivé de venir malade, se rappelle Maria. Je n’avais pas de pause repas fixe et pas de remboursement de mes frais comme les autres salariés. Pourtant, je pointais comme tout le monde et je devais être disponible toute la journée. » Le tout pour un salaire horaire de 6,40 euros, soit entre deux et trois fois moins que ses collègues pour un travail équivalent. Un soir de juillet 2004, Maria reçoit un coup de fil de son supérieur : « Il m’a juste dit que le contrat était fini, qu’il n’avait plus d’argent pour me payer. » Pas besoin de motif, le co.co.co. et son dérivatif depuis 2004, le co.co.pro. (contrat de projet), peuvent être rompus à tout instant, et de façon unilatérale, par l’employeur.

En colocation avec trois amis dans un petit appartement, Maria n’a, malgré ses diplômes et son expérience, aucune perspective d’embauche stable. « Les projets personnels attendront, sourit-elle un peu amère. Financièrement, j’arrive à gagner entre 900 et 1 000 euros par mois, et mes parents m’aident pour la voiture et l’essence. » Beaucoup de jeunes Italiens restent dépendants de leurs parents très tard, phénomène de société visible jusque dans les statistiques où est désormais considérée comme « jeune » toute personne de moins de 35 ans, contre 25 auparavant. « C’est toute une génération qui est sacrifiée », a répété Romano Prodi durant sa campagne.

le confort d’une main-d’oeuvre soumise

Sous pression des syndicats qui appellent à refaire du CDI la forme normale de l’embauche, le centre gauche a promis de casser certains dispositifs comme les contrats « partagés », où les travailleurs sont embauchés et licenciés en binôme, ou les contrats « à l’appel ». Des gadgets finalement peu usités par le patronat. Mais l’Unione ne s’est engagée ni à abroger la loi Biagi ni à pénaliser le recours abusif aux contrats atypiques, préférant une baisse des charges sur les CDI afin de les rendre plus attractifs face aux différents contrats de collaboration et aux CDD. Pas sûr que cela convainque les employeurs de renoncer au confort d’une main-d’oeuvre soumise à leurs besoins au quotidien et, partant, plus docile dans les rapports sociaux.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !