Liste des auteurs

Un article de Peter Avis paru dans L’Humanité du 25 avril 2006

Précarité et misère sociale, l’envers du décor anglais

mardi 25 avril 2006 par Peter Avis
Reportage (7/7) . Loin des clichés d’une Angleterre enchantée, proposant un modèle à l’export, Brighton montre les traits d’une réalité plus crue où la pauvreté est loin d’être marginale.

L’agglomération de Brighton et Hove a tout pour elle : la beauté et la laideur, l’affluence et la pauvreté. Une ville modèle du libre marché en Angleterre. Sur la côte sud du pays, appelée parfois « la Nice anglaise » ou la « Londres au bord de la mer », cet ensemble urbain multiculturel de 250 000 habitants (y compris les communes rattachées) est agréable à visiter et agréable aussi à habiter... à condition d’en avoir les moyens. C’est une ville aimant pour des dizaines de milliers de jeunes de régions plus déprimées, ainsi que de milliers de jeunes étrangers qui arrivent pour y étudier ou pour travailler dans les centaines de restaurants et bars. Visitez le Melrose sur le front de mer et vous serez bien servis par une serveuse polonaise, ou lettonne, ou espagnole ou du Kosovo : le propriétaire grec dirige une petite ONU à lui tout seul où tout le monde s’entend bien.

Brighton a d’autres réputations, liées à l’extrême fragilité de la société d’aujourd’hui qu’elle représente d’une façon aussi frappante. Son taux annuel de mortalité pour cause de drogue (26 pour 100 000 habitants) est le plus haut du pays. Le taux de suicide est parmi les plus élevés (le cinquième du pays). Et, selon un sondage, 10 000 habitants voudraient quitter ce paradis

défaillant.

Andy Winter, ancien con- seiller municipal travailliste, connaît de près les problèmes sociaux que recouvrent de tels chiffres. Il dirige le Brighton Housing Trust, organisation publique chargée de loger des gens en difficulté. Parmi les 700 personnes qu’elle loge actuellement, 200 souffrent de « maladies mentales », définition britannique donnée aux troubles psychologiques, et 150 des problèmes sont liés à la drogue. Il y a également un service de conseil au sein de cette structure, utilisé chaque année par 9 500 personnes.

Andy considère que la politique de la municipalité (à majorité travailliste) tendant à promouvoir l’image d’une ville ouverte où tout le monde peut s’amuser vingt-quatre heures sur vingt-quatre exerce une influence destructrice sur des jeunes, trop soumis aux tentations et la plupart du temps sans le sou. Surtout il accuse le gouvernement de Tony Blair d’avoir mené une politique qui aggrave la fracture sociale et dont les mesures sécuritaires augmentent encore « l’aliénation ». Dans ce pays de libertés, un homme a été interpellé il y a quelques jours par la police de Brighton parce qu’il portait un tee-shirt avec le slogan « Arrêtez Bush et Blair comme criminels de guerre ». Et à Londres, une jeune femme a été poursuivie pour avoir lu publiquement, à l’entrée de Downing Street, les noms des soldats britanniques tués en Irak.

Cette panoplie de mesures n’est pas anodine car elles visent « le comportement anti-social », notamment les jeunes, dont des milliers se sont trouvés criminalisés par la police pour des actes qui en d’autres temps auraient été traités de façon informelle, et pas moins efficacement. On sait que Blair se vante du taux de chômage si bas en Grande-Bretagne : officiellement autour de 5 %. Mais ce chiffre cache d’autres réalités, comme le fait que plus de 1,7 million de personnes adultes et non retraitées sont classées comme « inaptes » au travail. Et combien ont des postes temporaires, précaires, mal payées ? À Brighton, la précarité de l’emploi a pignon sur rue. Bien des gens trouvent des jobs par l’intermédiaire d’agences privées spécialisées dans la recherche d’emplois temporaires ou à temps partiel, au tarif du salaire minimum et sans aucune sécurité.

Jean Calder, également ex-conseillère municipale du Labour (le Parti travailliste a perdu la plupart de ses adhérents à Brighton et dans le pays depuis dix ans), est désormais chroniqueuse d’Evening Argus, quotidien régional. Son jugement est sans appel : « Pendant que Tony Blair se pavane à travers le monde, en fréquentant les gens riches et puissants, l’écart entre les riches et les pauvres s’est creusé et les assauts sur nos libertés s’intensifient. Si Gordon Brown (le ministre des Finances - NDLR) a quelque peu adouci le sort des plus pauvres par le biais notamment de crédits d’impôts, la politique gouvernementale a maximisé les profits des riches. Les relations sociales ont été empoisonnées par les inégalités et les injustices que le gouvernement n’a pas contestées. » Chaque année, 100 000 enfants fuient leur famille en Angleterre, victimes « d’aliénations » familiales et sociales. Les résultats de ce gaspillage humain sont visibles dans les rues...

Là où l’État est absent en matière sociale, maints projets sont menés pour la plupart par des bénévoles, pour aider les familles et les personnes en difficulté. Pendant un petit quart d’heure passé à l’Unemployed Workers Centre, un service social pour les démunis, une mère seule est passée afficher une demande urgente de baby-sitter (afin que la mère ne perde pas son emploi), des enfants sont venus chercher des jouets gratuits et leurs parents leur ration de pain. Et un technicien se trouvait sur place à titre bénévole pour régler les écrans des ordinateurs, mis à la disposition des habitants. Un petit coin de paradis pour ceux qui n’ont rien.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !