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Un article de Hassane Zerrouky paru dans l’Humanité du 3 janvier 2005

Quand Moscou joue sur ses hydrocarbures

mardi 3 janvier 2006 par Hassane Zerrouky
Gaz . Au-delà du conflit avec l’Ukraine, la Russie, mise sous pression à ses frontières par Washington et Bruxelles, veut faire valoir, en prenant la présidence du G8, ses intérêts.

La guerre du gaz, qui a débuté entre la Russie et l’Ukraine après que le géant russe Gazprom a décidé de lui couper les robinets à compter du 1er janvier inquiète l’Union européenne. Hier, la France a réagi, appelant la Russie et l’Ukraine à « reprendre le plus rapidement possible leurs discussions » pour trouver une solution au bras de fer qui les oppose sur cette question. D’autres pays européens, importateurs de gaz russe, ont fait de même. En effet, depuis hier, des baisses de pression de gaz, transitant par l’Ukraine, ont été constatées en France et en Croatie. La Grande-Bretagne, premier consommateur de gaz européen, s’inquiète des conséquences de cette crise sur sa consommation énergétique. Des baisses sont attendues en Allemagne et en Autriche, autres clients principaux de Gazprom, ainsi qu’en Italie.

La crainte d’une pénurie résultant de la décision de Kiev de prélever une partie du gaz russe transitant par son territoire, a poussé la Commission européenne à convoquer pour ce mardi une réunion des responsables énergétiques pour élaborer une position commune. En bref, le conflit russo-ukrainien déborde désormais sur l’UE. Réagissant à cette situation, Gazprom n’a pas manqué d’accuser hier l’Ukraine de « voler » le gaz destiné à l’Europe de l’Ouest. Ce que Kiev a démenti mais tout en indiquant qu’en cas de gel - l’hiver est généralement rude en Ukraine -, il n’hésitera pas à prélever « du gaz russe en échange des services de transit, en conformité avec des modalités acceptées qui existent aujourd’hui ». deux poids deux mesures Dans cette affaire, les autorités ukrainiennes, qui ont refusé toutes les offres de la Russie au motif qu’elles visent à déstabiliser un pouvoir « qui ne plaît pas à Moscou », s’expliquent mal les motivations du Kremlin qui pratique, disent-elles, dans le domaine énergétique une politique du deux poids deux mesures. « Pourquoi la Turquie paie-t-elle 100 dollars pour 1 000 mètres cubes, les pays Baltes 110 dollars, ceux du Caucase 110 dollars, tandis que l’Ukraine qui est le voisin le plus proche de la Russie doit payer 230 dollars », s’interrogeait samedi le président ukrainien, Viktor Iouchtchenko ?

Moscou paraît déterminé à jouer de ses hydrocarbures pour régler ses problèmes géopolitiques en ménageant certains pays réputés proches comme la Biélorussie à laquelle elle facture le gaz à 47 dollars les 1 000 mètres cube ou les pays du Caucase ou ceux dans lesquels elle dispose de relais politiques internes. Même chose pour les pays Baltes où vit une importante minorité russophone et qui sont considérés comme la porte d’entrée des compagnies... pétrolières russes sur le marché de l’Union européenne. C’est d’ailleurs par la mer Baltique que doit transiter le futur gazoduc destiné à approvisionner l’Allemagne, l’un des plus gros clients de la Russie.

Vis-à-vis de l’Ukraine, son plus proche voisin, ce sont aussi des intérêts de grande puissance qui expliquent la décision de la Russie de faire payer le gaz naturel au coût le plus fort. La politique des autorités, fortement encouragées par Washington et certains dirigeants de l’Union Européenne (UE), qui entend opérer un rapide rapprochement, voire une intégration à l’OTAN et à l’UE, incommode au plus haut point le Kremlin. La démarche du président Iouchtchenko est également considérée comme une nouvelle menace d’affaiblissement de la sphère d’influence russe sur ses marges, là où Washington tente, depuis quelque temps, de s’implanter. Le 2 décembre dernier, aux côtés de la Pologne, et en présence de responsables américains, s’est tenue ainsi à Kiev une rencontre baptisée « Communauté du choix démocratique » regroupant les dirigeants de huit pays d’Europe de l’Est et la Géorgie. La Russie, invitée à cette rencontre, qui n’a pas beaucoup apprécié cette réunion la visant directement, s’est fait représenter par un conseiller de son ambassade à Kiev. Tony Blair, présent au sommet UE-Ukraine, choisissant de ménager Moscou, a préféré prendre ses distances avec les promoteurs de cette réunion, allant jusqu’à refuser de rencontrer le président géorgien.

Une arme diplomatique

Ainsi, à travers cette « guerre du gaz », Moscou entend adresser un message à Kiev, et partant à ses appuis occidentaux, qu’il y a une ligne rouge à ne pas franchir. En d’autres termes, il y a manifestement de la part de la Russie une volonté d’affirmer sa puissance, en instrumentalisant si besoin est le gaz comme arme diplomatique. En effet, Gazprom, l’entreprise d’État russe, numéro un mondial du gaz, pèse 159 milliards de dollars. De plus, cette volonté coïncide avec le début de la présidence russe du G8, groupe informel des pays les plus riches de la planète pour une durée d’une année à compter du 1er janvier 2006. Et ce dans un contexte où, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande énergétique mondiale devrait croître de 50 % d’ici 2030, nécessitant 17 000 milliards de dollars d’investissements pour assurer l’approvisionnement des pays riches et émergents telles la Chine et l’Inde.

De ce fait, au regard des enjeux économiques et financiers internationaux, le peuple ukrainien, principal victime de cette coupure des robinets gaziers, ne pèse pas lourd et la marge de manoeuvre du président Iouchtchenko apparaît mince. Vladimir Poutine le sait bien. Dans le domaine des hydrocarbures - la Russie est le deuxième producteur mondial -, il entend renforcer l’influence de son pays dans ce secteur stratégique. Le rapprochement esquissé par Moscou avec l’OPEP, le regroupement des pays producteurs de pétrole, à la suite de la rencontre la semaine dernière entre son président, le Koweïtien Ahmed El Fahd Al Sabah, et le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavriv, s’inscrit dans cette optique.

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