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Jean-Arnault Dérens | L’Humanité du 8 janvier 2014

Quand le charbon des Balkans suscite les convoitises de l’UE

lundi 13 janvier 2014 par Jean-Arnault Dérens
Des projets de développement énergétique au Kosovo et en Bosnie visent moins l’autosuffisance énergétique
 de la région que l’alimentation d’un marché européen de l’énergie menacé de goulots d’étranglement.

Belgrade (Serbie), correspondance. Le 21 décembre, la vieille ville ottomane de Prizren, au Kosovo, est devenue la capitale éphémère du petit monde balkanique de l’énergie. La compagnie Energoinvest de Sarajevo signait le contrat pour la construction de la ligne à haute tension (400 kV) entre l’Albanie et le Kosovo, appelée à devenir un axe central du ­système régional de distribution électrique. L’enjeu n’est pas mince quand on sait que ces pays souffraient encore il y a quelques années de récurrentes coupures de courant électrique – alors même que les deux pays ont d’importantes capacités de production, grâce aux centrales à charbon du Kosovo et aux hydrocentrales d’Albanie. Pour ­Energoinvest également, le jeu en vaut la chandelle, avec un contrat de 29 millions d’euros.

des oligarques aux fortunes douteuses

L’appel d’offres pour la ligne Tirana-Morina est pourtant resté longtemps bloqué. En 2012, il avait été initialement remporté par l’entreprise croate Dalekovod. Selon l’enquête menée par le quotidien kosovar Zëri, ­Shkelzen Berisha, dont le père Sali était alors premier ministre d’Albanie, aurait ­secrètement rencontré à Vienne les hommes d’affaires Damir Fazlic et Vuk Hamovic, qui auraient su le convaincre de bloquer la procédure… Damir Fazlic est le principal actionnaire connu d’Energoinvest. En 2008, un scandale avait éclaté en Albanie, révélant que Fazlic possédait plusieurs sociétés fantômes dans le pays, probablement destinées à du blanchiment d’argent. Ces sociétés, revendues à des fonds chypriotes représentés en ­Albanie par la fille du premier ministre, avaient pour gérants des parents de Lulzim Basha, devenu depuis maire de Tirana, le dauphin politique de Sali Berisha…

Les deux associés serbes de Damir Fazlic, Vuk ­Hamovic et Vojin Lazarevic, sont quant à eux, depuis des années déjà, des acteurs majeurs du marché régional de l’énergie, via les deux holdings qu’ils contrôlent, Rudnap ­(Belgrade) et EFT (Londres). Ces oligarques, dont la fortune plonge ses racines dans les mystères des années de guerre, ont compris que l’eau et les montagnes étaient probablement les principales richesses des Balkans. Ils sont impliqués dans tous les projets évoqués ces dix dernières années  : barrage sur le Vrbas, barrage sur la Tara, entre Bosnie et Monténégro, immense projet Upper Horizont, prévoyant de détourner le cours des affluents souterrains de la Neretva, toujours en Bosnie-Herzégovine…

sacrifier les critères environnementaux

Pour l’instant, aucun de ces projets n’a abouti, faute de financements, mais aussi en raison de fortes mobilisations citoyennes. Le projet de barrage sur la Tara ­détruirait le plus grand canyon ­d’Europe, ceux sur la Neretva conduiraient à l’assèchement des marais de Hutovo Blato, zone humide protégée… Le 24 octobre dernier, la commission européenne de l’Énergie a pourtant approuvé l’ensemble des projets des «  barons serbes de l’énergie  », en les inscrivant sur la liste des 35 projets prioritaires susceptibles de recevoir des financements européens et des crédits de la Banque européenne de développement.

Les autres projets retenus ne manquent pas non plus de poser question  : ainsi, la ­commission de l’Énergie envisage de financer le développement des centrales à lignite de Kolubara en Serbie et de Kosova e Re au Kosovo. Pour le commissaire européen à l’Énergie, Günther Oettinger, la priorité absolue doit aller à «  l’indépendance énergétique  » de l’UE et de ses partenaires, quitte à sacrifier les critères environnementaux. Dans le cas du Kosovo, le développement du secteur énergétique serait une opportunité à ne pas laisser passer quand le chômage touche plus de la moitié de la population active  !

Pourtant, ce n’est pas l’autosuffisance des pays des Balkans qui est en jeu, mais celle de leurs voisins de l’UE, ­notamment de l’Italie. «  Le commissaire à l’Énergie soutient des projets qui visent à capter les sources d’énergie des Balkans pour alimenter le ­marché de l’UE, tout en ­rendant les ­citoyens des ­Balkans toujours plus dépendants du charbon. Nous souhaitons qu’il ne s’agisse pas là de la naissance d’une nouvelle stratégie énergétique de l’UE, qui consisterait à exploiter les sources ­locales des pays candidats pour ­satisfaire ses propres besoins en énergie  », s’indigne Garret Tankosic-Kelly, du ­réseau SEE Change.

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