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Article de ARNAUD RODIER , MARIE-FRANCE CALLE, JULIETTE VERNET et JULIE DESNÉ Publié dans le Figaro le 19 octobre 2006

Quand les Asiatiques rentrent au pays

jeudi 19 octobre 2006 par Julie Desné, Arnaud Rodier, Marie-France Calle, JULIETTE VERNET
Chinois, Vietnamiens, Coréens, Indiens... Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir retourner chez eux. Leurs gouvernements, souvent, leur font les yeux doux.

ON LES APPELLE les Huaqiaos, les « Chinois d’outre-mer ». Ils seraient 30 millions en Asie du Sud-Est, 1,5 million en Amérique du Nord, 600 000 en Europe. Ils sont, pour la plupart d’entre eux, partis pour fuir le communisme et la misère. Ils ont monté des affaires prospères aux quatre coins du monde. Mais à présent que la Chine s’ouvre à l’économie de marché, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir revenir.

Les jeunes générations ont fait de brillantes études aux États-Unis, en Australie, en Angleterre, en France. Ils veulent gagner de l’argent. Pékin le sait. La Chine, qui a besoin de cerveaux neufs, a lancé une formidable opération de charme à destination des Huaqiaos. Les programmes d’incitation au retour mobilisent toutes les administrations : Académie des sciences de Chine, ministère de l’Éducation, Fondation des sciences naturelles. Les entreprises aussi se prennent au jeu, qui proposent parfois des salaires comparables à ceux offerts par les pays occidentaux ainsi que des primes.

Mais elle n’est pas la seule à se mobiliser. Le Vietnam, qui compte plus de 2,3 millions de Vietkieus dans le monde, pour seulement 38 000 étudiants vietnamiens inscrits dans les universités étrangères, n’est pas en reste. Thank Quang, né en France, est parti s’installer à Hô chi Minh-Ville (l’ancienne Saïgon). Il témoigne sur le site Internet livinginvietnam.com : « Depuis quelque temps le gouvernement favorise le retour des Vietnamiens et les encourage à investir. J’ai le sentiment que je pourrai faire plus de choses ici ».

L’Inde accueille à bras ouverts ses ressortissants

Les pays en forte croissance (9 % pour la Chine, 7 % pour le Vietnam) font rêver les expatriés. Mais pour les plus pauvres, la diaspora les fait vivre. Les 8 millions de Philippins qui travaillent à l’étranger, sur une population de 88 millions de personnes, ont rapporté l’an dernier 10,7 milliards de dollars à l’archipel. Un chiffre qui devrait passer à 13 milliards en 2007. Aux États-Unis, les Vietnamiens milliardaires se comptent par dizaines. Pas moins de 18 % des ménages vietnamiens vivant à l’étranger gagnent 35 000 dollars par an et 16 % plus de 25 000 dollars. L’arme du retour au pays est à double tranchant. Les gouvernements concernés se montrent prudents.

L’Inde accueille à bras ouverts ses ressortissants qui ont acquis une expérience à l’étranger. Mais il aura fallu attendre le XXIe siècle pour que le pays prenne conscience des atouts que représente sa diaspora. Ils sont surtout d’ordre financier : les Indiens exilés, depuis plusieurs générations parfois, ont réalisé de coquettes économies. Elles intéressent le gouvernement de Delhi, tout comme leur savoir-faire et leur culture « moderne ». Au total, en effet, leur revenu annuel est estimé à 160 milliards de dollars, soit 35 % du PNB du pays ! Et les incitations des autorités vont de l’octroi de la double nationalité, exclusivement pour ceux qui détiennent un passeport américain, australien ou européen, à une véritable réhabilitation des Indiens de la diaspora dans l’histoire et la culture indienne.

La Corée du Sud valorise les universités locales

En Corée du Sud, où l’on ne cherche pas à faire revenir les expatriés, les autorités parient sur la valorisation des universités locales. Quelque 5 millions de personnes d’origine coréenne vivent à l’étranger, dont 2 millions en Chine. Mais 5,4 % seulement des étudiants sont inscrits dans des établissements situés hors de la péninsule. Et, affirme Lim Jeonhwa, directrice adjointe du département de l’outre-mer au ministère de l’Éducation à Séoul : « Nous avons un taux record d’étudiants diplômés des universités et des grandes écoles qui s’installent en Corée du Sud et qui y restent ».

C’est également le calcul que fait Taïwan qui, au lieu de faire rentrer ses diplômés, préfère les accompagner tout au long de leur scolarité. L’île nationaliste les aide financièrement et met un point d’honneur à maintenir à travers de multiples associations un contact extrêmement étroit avec les Taïwanais d’outre-mer. « Ils représentent une force de travail importante pour les entreprises taïwanaises qui investissent à l’étranger », explique-t-on au ministère des Affaires étrangères. Avant d’ajouter : « Ils jouent aussi un rôle déterminant en défendant Taïwan dans les pays où ils résident. » À commencer par la Chine continentale où un million de Taïwanais travaillent aujourd’hui. Ils y font tourner près de 50 000 entreprises et y ont investi plus de 100 milliards de dollars depuis le début des années 1990. Taïpeh sait pertinemment qu’ils ne reviendront pas.

Et il n’y a finalement guère que le Japon à ne pas se poser le problème des Japonais d’outre-mer. « Il y en a qui partent à l’étranger et ne reviennent pas, mais ils ne sont pas nombreux », assure un diplomate. « Nous, c’est plutôt le contraire, les Chinois viennent au Japon et ne repartent pas en Chine ! »


La lente réadaptation des « tortues de mer »

La concurrence du marché du travail est telle que les Chinois d’outre-mer ne sont pas les plus recherchés.

4 JUIN 1989 : cette date Céline ne pourra pas l’oublier. C’était le jour de la répression sur la place Tiananmen... et celui de l’obtention de son visa pour les États-Unis. Tout un symbole. Dans un café du quartier chic de Xintiandi, à Shanghaï, elle garde un souvenir très précis de cette période. « On ne réfléchissait pas par nous-mêmes. On faisait ce que nos parents et nos profs nous disaient de faire », résume-t-elle. Brillante étudiante à peine sortie du lycée, sa voie est toute tracée. Elle doit saisir la chance d’avoir une bourse pour partir à Boston et devenir un de ceux qui ont ensuite été appelés les haiguis, ou « tortues de mer », en comparaison avec les tortues marines qui partent de leur lieu de naissance pour y revenir ensuite, renforcées.

Elle passe huit ans entre côte est, côte ouest et Londres, où elle est engagée dans la finance. Installée ensuite à San Francisco, elle se décide finalement à rentrer en 1997. « Chaque fois que je revenais je revoyais mes amis et mon premier amour. À 26 ans je me suis dit que c’était le bon moment de construire quelque chose, pourquoi pas avec lui, pourquoi pas ici », se souvient la jeune femme. Le réseau naturellement tissé avec la diaspora chinoise sur le continent américain lui permet de trouver rapidement une opportunité. Mais le plus dur à construire reste son propre foyer, qui finit par imploser. Américanisée, elle se sent avant tout shanghaïenne. Après quatre postes différents, elle a lancé sa propre affaire, en reprenant un magazine et refait sa vie avec un Européen.

Sa voisine d’enfance, Jennifer Yan, paraît presque de passage. Elle prévoit de rentrer aux États-Unis un jour, « surtout pour la qualité de vie ». Partie en 1991 grâce à une bourse, elle pensait tout simplement « ne jamais revenir ». Diplômée de Harvard, les affaires l’ont ramenée en Chine en 2005. La jeune femme, qui a désormais un passeport américain, avoue se sentir autant chinoise qu’américaine.

Locaux moins chers

Sur un marché du travail où la compétition est de plus en plus féroce, les « tortues de mer » ne sont pas les profils les plus recherchés. « Ils ont l’atout de la langue, mais n’ont aucune connaissance du marché et les entreprises étrangères leur préfèrent soit des locaux moins chers ou des expatriés qui connaissent déjà bien l’entreprise », analyse Bernard Chambres, entrepreneur en Chine depuis six ans et dirigeant de Compass Solutions, qui aide des sociétés étrangères à s’implanter sur le marché. « La vraie solution pour eux est de se faire envoyer par une société de leur pays d’adoption ou de créer leur entreprise ». C’est l’option qu’a choisie le docteur Hu. Ce quinquagénaire a créé son entreprise de produits pharmaceutiques en 1999, en levant des fonds à Hongkong. Parti en 1991 en tant que post-doctorant à l’Université de San Francisco, il est aujourd’hui à la tête d’une société de plus de 100 personnes et espère vendre ses premiers médicaments cette année sur le territoire chinois. Sa femme, restée avec son fils, étudiant aux États-Unis, le rejoindra plus tard.

Mais la situation la plus simple est celle de Yu Zailin. Chercheur en biologie, il a reçu du gouvernement 1,5 million de dollars pour monter son laboratoire pharmaceutique, qui s’ajoute à celui que la prestigieuse Université de Pékin a mis à sa disposition. Sa femme et lui sont heureux d’avoir retrouvé leur pays en 2003. Mais il en va autrement pour les nouvelles générations. « Mon fils travaille à New York et ne reviendra probablement jamais, il parle chinois mais ne l’écrit pas, ce serait donc un peu compliqué », estime M. Yu.


En Inde, les candidats au retour réclament souvent la double nationalité

Lancée en 2003, la journée des expatriés indiens, le Pravasi Bharatya Divas, se tient tous les ans dans le pays.

LES PILES de cartons jonchent les bureaux de l’agence de mannequins Elite. Sushma Puri, la directrice, après avoir passé une partie de sa vie entre la Zambie et l’Angleterre, a suivi à contrecoeur son mari, il y a une dizaine d’années, quand il est rentré en Inde. Aujourd’hui, elle ne regrette rien. « Monter Elite il y a trois ans et demi a été le plus grand défi de ma vie », reconnaît-elle.

Avec 220 mannequins sous son aile et une réputation de professionnalisme irréprochable, elle refuse pourtant de s’arrêter là. « Je n’ai touché que la partie visible de l’iceberg, il y a tant de choses à faire ici », affirme-t-elle avant d’ajouter : « Je ne comprends pas pourquoi tout le monde ne rentre pas ! »

Le retour en masse n’est pas encore d’actualité, mais l’époque inquiétante du « brain drain » appartient résolument au passé. L’heure est aujourd’hui au « brain gain ». La « journée des expatriés indiens », le Pravasi Bharatya Divas, qui a vu le jour en janvier 2003, se tient désormais tous les ans. Mais ces Indiens de la diaspora, s’ils sont les premiers intéressés à revenir, réclament une double nationalité dans laquelle ils voient une garantie pour leurs investissements.

« Les demandes de retour concernaient surtout l’informatique, en particulier après l’explosion de la bulle en 2000-2001 ; maintenant, nous recevons un nombre impressionnant de demandes dans tous les secteurs, biologie, droit, finance », explique Dinesh Sharma, directeur du cabinet de recrutement Personnel Junction. Les indiens rentraient pour être en famille, pour que les enfants soient élevés dans leur culture. « Aujourd’hui, on rentre pour sa carrière. Les postes sont plus intéressants, il y a plus de dynamisme, d’opportunités, les responsabilités sont plus élevées et les salaires explosent », souligne Gayatri Chakraverti, du consultant en ressources humaines Mercer. Les compagnies accueillent en effet à bras ouverts les Indiens qui bénéficient d’une expérience à l’étranger. Mais plus encore que des employés expérimentés, l’Inde gagne des entrepreneurs.

Les réformes ont bouleversé le pays

« Nous avons tellement de retard à rattraper », soupire Vikram Goyal, « si vous êtes prêts à appliquer ce que vous avez appris à l’étranger, vous y arriverez. Un bon produit, un bon service : le marché vous appartient. » Cet ancien de Morgan Stanley conseillait les compagnies étrangères qui venaient s’implanter en Inde. Il a sauté le pas. « Je voulais monter ma propre société, saisir les opportunités d’un pays en pleine révolution », explique-t-il.

Après douze ans à l’étranger, il aurait pu trouver difficile de se réadapter. Il a été surpris : « Les réformes de 1991 ont bouleversé l’Inde non seulement au niveau économique, mais aussi social et culturel. C’était le moment de rentrer, c’était exaltant, et j’ai été surpris par la vitesse des changements », reconnaît-il. Il a repris une ligne de produits de beauté ayurvédique (médecine traditionnelle indienne) sur le déclin. Il l’a complètement relancée et exporte aujourd’hui aux États-Unis et en Europe. Puis il a ouvert avec sa soeur des boutiques d’objets de design asiatiques, Viya.

Même si l’atmosphère cosmopolite de New York ou Hongkong lui manque, il ne repartira pas. Vikram s’est longtemps accroché à sa « green card », passeport de retour vers une vie réglée, sans coupure d’eau, d’électricité, sans surprises. Il l’a laissé filer il y a deux ans, confiant dans l’avenir.

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