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Un article de Alexandre Cèdre et Georges Quioc paru dans Le Figaro du 26 juin 2006

Rosneft, le géant construit sur les dépouilles de Ioukos

lundi 26 juin 2006 par Georges Quioc, Alexandre Cèdre
La compagnie pétrolière, qui pesait environ 7,5 milliards de dollars en 2004, en vaut aujourd’hui plus de 60. Grâce à l’Etat, elle a mis la main sur la plus belle filiale de Ioukos, dont la liquidation est programmée demain.

COMME dans un jeu de poupées russes, le nouveau géant du pétrole Rosneft sort aujourd’hui flambant neuf de l’ancien Ioukos, déchu. Par un hasard du calendrier, la vente de ses actions coïncidera, à un jour près, à la mise en liquidation de Ioukos par un tribunal de Moscou.

Il y a trois ans, la société Rosneft n’était encore qu’une coquille de 7,5 milliards de dollars. Elle rassemblait des sociétés disparates du secteur des hydrocarbures devenues « orphelines » après les privatisations des « majors » pendant l’ère Eltsine, notamment celle qui exploite les gisements en Tchétchénie.

En moins de trois ans, la taille de Rosneft a pratiquement décuplé. Elle pèse aujourd’hui entre 60 et 80 milliards de dollars. Cette transformation est le résultat d’une étrange combinaison. La flambée des cours du pétrole y a contribué. Mais elle n’explique pas tout. Rosneft a surtout réussi à annexer la principale filiale de Ioukos, Iougansneftgas, arrachée à sa maison mère à travers la mécanique judiciaire implacable, mais chaotique, pilotée par le Kremlin.

Le démantèlement programmé de Ioukos a commencé par une série de redressements fiscaux dont le montant cumulé a dépassé le chiffre faramineux de 15 milliards de dollars ! Pour contraindre Ioukos à payer au fisc cette montagne de dettes, le parquet de Moscou a ordonné pendant l’été 2004 le blocage des comptes du groupe pétrolier. Le géant pétrolier s’est alors trouvé dans l’impossibilité de régler ses transporteurs. Et donc de livrer ses clients, pour le plus embarras du gouvernement.

Négociateurs du Kremlin

Plus grave, les banques internationales ont tiré la sonnette d’alarme en menaçant d’envoyer Ioukos à la faillite. A l’époque, le géant russe était la première société cotée à Moscou. Et elle devait plusieurs centaines de millions de dollars à un pool de banques internationales dirigé par la Société générale.

Pour éviter une catastrophique faillite de Ioukos, qui aurait ruiné la réputation internationale des emprunteurs russes, le Kremlin a dépêché à Paris une délégation de négociateurs auprès de la Société générale.

Ils lui ont garanti le remboursement des prêts en cours en lui offrant des actifs réels en gage. « Seule la Citibank a continué de militer pour la liquidation », se souvient un témoin des négociations. Prudente, la Société générale s’est contentée début juillet d’adresser à Ioukos une notification « d’événement de défaut ». Une solution qui a évité provisoirement à Ioukos la mise en cessation de paiement.

Mais l’alerte a été chaude pour le Kremlin. L’administration russe a donc mis les bouchées doubles pour faire saisir Iouganskneftgaz, la faire évaluer par une banque conseil (entre 15,7 et 17,3 milliards), et organiser un simulacre de mise aux enchères publiques en décembre 2004. C’est ainsi qu’un faux nez de Rosneft (Baïkal Finance) a finalement enlevé Iouganskneftgaz, sans la moindre enchère concurrente, pour 9,35 milliards de dollars en décembre 2004.

Une lente agonie a alors commencé pour Ioukos. Rosneft a décidé au début de cette année d’enclencher la mise en faillite de ce qui restait du géant affaibli. Son président Igor Sechin, réputé proche de Vladimir Poutine et ancien du KGB comme lui, a proposé au pool bancaire de leur racheter leurs créances. A une condition : qu’elles déposent préalablement une demande de mise en liquidation du groupe pétrolier. L’Etat russe a ainsi espéré masquer sa responsabilité.

Les banques internationales qui piaffent d’impatience devant le marché bancaire russe se sont exécutées. Elles ont déposé une demande de liquidation de Ioukos le 10 mars dernier. Non seulement elles ont récupéré leurs créances, mais elles s’assurent pour l’avenir la bienveillance des autorités de Moscou.

Les actionnaires de Ioukos cherchent une indemnisation

De leur côté les actionnaires de Ioukos s’échinent pour obtenir une indemnisation après la confiscation de Iougansneftgaset. Le holding Group Menatep Limited (GML), qui détient 53% de Ioukos, a lancé une procédure auprès du Tribunal d’arbitrage international de Londres. Il réclame 38 milliards à l’Etat russe. La procédure risque toutefois de durer des années.

Dans l’immédiat, GML cherche à sauver Ioukos de la faillite en proposant un plan amiable reposant sur la vente de 8,9 milliards de dollars d’actifs pour rembourser les créanciers, qui compte désormais son pire ennemi Rosneft.

La décision du liquidateur, qui doit départager demain des intérêts aussi violemment contradictoires, promet donc d’être difficile à prendre. Au point qu’il pourrait la différer encore de quelques jours


Le pétrole russe à la portée des petits actionnaires

Vladimir Poutine lance la première expérience d’actionnariat populaire en Russie. C’est aujourd’hui que démarre à Moscou la souscription ouverte aux particuliers des actions Rosneft, troisième producteur russe de pétrole.

AUX GUICHETS de la Sberbank à Moscou, tout est prêt pour la « plus grosse introduction en Bourse russe » présentée aussi comme « la plus populaire » possible. A grand renfort de superlatifs et de publicités, la caisse d’épargne publique, dont l’impressionnant réseau d’agences s’étend sur tout le territoire russe, s’apprête ce lundi à vendre aux simples citoyens les actions du nouveau géant de l’or noir : Rosneft. « Après les chaotiques vraies fausses privatisations des années 1990, ce type d’entrée en Bourse avec un véritable actionnariat populaire est une formule toute neuve en Russie ! », s’enthousiasme un banquier moscovite. « Si des gens ont des doutes aujourd’hui, ils vont regretter demain de ne pas avoir participé à cette IPO historique... », assure-t-il, sous couvert d’anonymat. Comme une douzaine d’autres, sa banque a en effet été recrutée par Rosneft pour mener à bien l’entrée en Bourse et participer à la vaste opération de marketing lancée par le groupe.

« On nous vend ce qu’on nous a volé »

« Cette introduction en Bourse pose cependant problème », prévient Agne Zitkute, analyste chez Pictet Asset Management. Bien loin de l’euphorie moscovite, elle suit Rosneft depuis Londres où le groupe doit parallèlement offrir des certificats représentatifs des actions du pétrolier russe sur le marché.

« Ce problème est moral : on essaie aujourd’hui de nous revendre ce qu’on nous a volé il y a un an et demi », proteste-t-elle. En 2004, son fonds possédait en effet des actions Ioukos. Depuis, le géant pétrolier privé de son président Mikhaïl Khodorkovski détenu en Sibérie pour fraude fiscale a été démantelé et repris en grande partie par Rosneft, groupe public orchestré par le Kremlin, au terme d’une vente aux enchères qualifiée de frauduleuse par de nombreux analystes indépendants (lire ci-dessous). Le milliardaire américain George Soros a d’ailleurs appelé la communauté financière à boycotter Rosneft, expliquant que son entrée en Bourse soulevait des « questions éthiques ».

Le fonds d’investissement britannique F and C Asset Management a par ailleurs exprimé sa méfiance, assurant que le « recel » des actifs de Ioukos impliquait un risque judiciaire. « L’affaire se poursuit devant les tribunaux. Cela signifie que des incertitudes planent sur l’avenir de Rosneft. C’est donc trop tôt pour dire qu’il n’y a pas de risques ! », rappelle de son côté Andreï Gromadin, analyste pétrolier de la banque moscovite MDM. Mais il ne cache pas non plus son intérêt. « Au bout du compte, il faut voir ce que nous propose le marché... Rosneft pourrait être notre Gaz de France... », prédit-il, se souvenant de la hausse de 30% du cours de l’action française au premier jour de sa cotation.

Rabais sur le prix

Andreï Gromadin à Moscou et Agne Zitkute à Londres estiment que quelque 10 milliards de dollars d’actions devraient pouvoir être souscrits. Mais, compte tenu des risques, Rosneft devra proposer un rabais sur le prix. « Surtout dans le contexte déprimé du marché moscovite », prévient le premier. « Tout dépendra donc du prix », insiste la seconde. En tout cas, ils estiment comme la plupart des banquiers que le Kremlin est déterminé à boucler cette entrée en Bourse « avant le G 8 de Saint-Pétersbourg... ». Le président Vladimir Poutine accueillera mi-juillet les sept chefs d’Etat les plus puissants de la planète pour un sommet consacré à l’énergie. Dans le climat d’inquiétude actuel sur cette question, le chef du Kremlin « pourra citer Rosneft comme exemple d’ouverture de la Russie », commente l’analyste. Ce qui sera perçu positivement tant par les investisseurs étrangers et par l’opinion publique russe, surtout si les cours du nouveau géant de l’or noir montent comme prévu. Vladimir Poutine aura alors réussi joli doublé pour sa popularité à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie.


Le troisième pétrolier russe

Production : Rosneft a extrait 19 millions de tonnes de pétrole au premier trimestre, soit 7% de plus que pendant les trois premiers mois de 2005.

Chiffre d’affaires : il a fait un bond de 72% à 7,5 milliards de dollars au premier trimestre en raison de la flambée des cours du brent.

Bénéfice : en augmentation de 10,8% à 802 millions de dollars au premier trimestre 2006.

Réserves : ses réserves prouvées atteignent de 14,8 milliards de barils (soit 2 milliards de tonnes).

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