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Article de Lorraine MILLOT et Grégoire BISEAU paru dans Libération le 6 juillet 2006

Rosneft met son pétrole en Bourse pour oublier Ioukos

vendredi 14 juillet 2006 par Grégoire BISEAU, Lorraine MILLOT
La troisième compagnie russe, dont la valeur repose sur des actifs volés à Ioukos, compte séduire de nombreux investisseurs étrangers.

« S tabilité », « technologie », « responsabilité », « professionnalisme »... Dans les plus de 20 000 agences de la Sberbank, la plus grande banque ­ publique ­ de Russie, brochures et affiches ont fait une large publicité à l’introduction en Bourse de Rosneft prévue aujourd’hui à Moscou et mercredi prochain à Londres. « Pour la première fois dans l’histoire de la Russie [...], toute la population aura la possibilité d’accéder aux actions d’une compagnie publique », a promis Sergueï Bogdantchikov, le patron de cette compagnie, devenue troisième pétrolier russe après s’être emparée en décembre 2004 du principal actif de Ioukos, Iouganskneftegaz.

Sans enthousiasme. Parmi les flots de clients qui entrent et sortent des agences Sberbank, généralement pour toucher salaires ou retraites, rares sont pourtant ceux qui se disent intéressés par cette introduction en Bourse (IPO). « Pour gagner de l’argent avec des actions, il faut beaucoup d’actions », remarque assez justement Sergueï, ingénieur de 29 ans, qui confie avoir tout juste de quoi élever ses deux enfants avec son salaire de 1 000 dollars par mois. « Si j’avais de l’argent, je le placerais plutôt à l’étranger, avoue aussi ce jeune père de famille. On a suffisamment fait l’expérience en Russie des privatisations biaisées et des petits épargnants spoliés, sans que jamais l’Etat n’indemnise correctement ses citoyens. Si cette fois encore ça se passe mal avec Rosneft, qui indemnisera ? Vladimir Vladimirovitch [Poutine, ndlr] peut-être ? » Malgré le dénuement et la grande prudence du petit actionnaire russe, l’IPO de Rosneft pourrait être tout de même un succès selon la plupart des analystes financiers de Moscou qui envisageaient hier une valorisation du groupe à plus de 70 milliards de dollars, soit autant que Loukoïl, le numéro 1.

Car, à défaut d’enthousiasme du petit actionnaire, Rosneft et le Kremlin ont mobilisé plusieurs grandes compagnies pétrolières internationales intéressées par le pétrole russe, en leur faisant comprendre qu’acheter du Rosneft serait un « geste important » pour leur avenir en Russie. La compagnie chinoise CNPC, la malaisienne Petronas, ainsi que British Petroleum, auraient saisi le message et passé commande d’un nombre important d’actions Rosneft. « 70 % de l’IPO devrait être souscrite par des investisseurs stratégiques, qui font ainsi démonstration de leur disponibilité à établir des relations-partenaires [avec le pouvoir russe, ndlr] », estime l’analyste de la banque MDM Andreï Gromadine. Pour stimuler l’intérêt des investisseurs, la rumeur a aussi été lancée que Roman Abramovitch, première fortune de Russie et homme de tous les services rendus au Kremlin, serait prêt à acheter du Rosneft. Le succès de cette introduction en Bourse est particulièrement important pour le Kremlin, car elle doit légitimer sur les places boursières internationales le rapt du principal actif de Ioukos, vendu de force à Rosneft en décembre 2004. Vendre des actions Rosneft, c’est comme « mettre en vente le goulag », s’est indigné Robert Amsterdam, avocat international de Mikhaïl Khodorkovski, rappelant que l’ancien patron de Ioukos, à qui appartenaient jadis les principaux actifs de Rosneft, a été dépossédé de force par l’Etat et purge actuellement une peine de huit ans dans un camp de Sibérie.

Risque. « On ne peut pas exclure un certain risque pour l’action Rosneft, dû à l’affaire Ioukos, mais jusqu’à présent toutes les plaintes ont été tranchées au profit de Rosneft, remarque Oleg Kirsanov, rédacteur en chef de l’agence Argus (spécialiste des marchés pétroliers) en Russie. Français et Allemands achètent aujourd’hui à Rosneft le pétrole de Iouganskneftegaz [l’ancien actif de Ioukos, ndlr] comme si de rien n’était. »


Emmanuel Gaillard, avocat des actionnaires de Ioukos : « On réclame 33 milliards de dollars, la valeur de ses actifs expropriés »

Avocat chez Shearman & Sterling, Emmanuel Gaillard, représente les intérêts de GML, entreprise basée à Gibraltar qui regroupe les actionnaires majoritaires de Ioukos. Il a engagé contre la fédération de Russie, la plus importante procédure arbitrale jamais intentée contre un Etat. L’introduction en Bourse (IPO) de Rosneft, dont le principal actif, Iouganskneftegaz, a été subtilisé à Ioukos a des allures de scandale financier ?

D’un point de vue moral, il y aurait beaucoup à dire, puisque la valorisation de Rosneft repose, principalement, sur sa filiale, Iouganskneftegaz, confisquée à Ioukos en décembre 2004 de manière discriminatoire. En revanche, on ne peut pas reprocher à l’opération son manque de transparence, car Rosneft a, dans son prospectus d’introduction en Bourse, été très clair sur les risques juridiques de cette opération.

Certains investisseurs, comme George Soros, cherchent à empêcher cette IPO. Mais pas vous ?

Il y a, bien sûr, un côté choquant à cette introduction en Bourse, mais les actionnaires de Ioukos ne peuvent que se réjouir de son succès. Car la valorisation par le marché de Iouganskneftegaz, l’ex-filiale de Ioukos, fait ressortir un montant se situant entre 30 et 40 milliards de dollars, alors que Rosneft l’a racheté pour 9,3 milliards d’euros à l’occasion d’enchères truquées. Cette introduction en Bourse de Rosneft prouve bien que les actionnaires de Ioukos ont été dépossédés par le Kremlin d’un actif d’une grande valeur.

Pourquoi attaquer devant un tribunal international la fédération de Russie ?

La Russie est liée par le traité sur la Charte de l’Energie de 1994, puisqu’elle a pris l’engagement d’appliquer ce traité en attendant sa ratification. Ce texte oblige les Etats à ne pas exproprier sans indemnité les investisseurs dans le secteur de l’énergie et à régler d’éventuels différents par voie d’arbitrage. C’est sur ce fondement, que l’on réclame à la Russie la valeur des actifs expropriés, soit 33 milliards de dollars. Si on obtient gain de cause, on se retournera alors contre Rosneft.

Vous espérez une décision de justice pour quand ?

Une première décision est attendue en 2007 sur la compétence du Tribunal siégeant à La Haye dans cette affaire. Mais sur le fond, il faudra attendre jusqu’à 2010.

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