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Anne Chemin , Bruno Philip , Julien Bouissou | Le Monde le 9 mars 2007

Salaires, précarité : depuis 1990, la réduction des inégalités entre les sexes a marqué le pas

vendredi 9 mars 2007 par Bruno Philip, Anne Chemin, Julien Bouissou
Au nom de l’égalité, Ségolène Royal a longuement dénoncé, mercredi 7 mars, à Dijon, les "contradictions tenaces et les écarts persistants" qui séparent les hommes et les femmes dans le monde du travail. "Certes, il y a davantage de femmes instruites et de femmes salariées, mais il y a aussi de plus en plus de chômeuses et de travailleuses précaires, a-t-elle souligné. Certes, il y a davantage de lois sur l’égalité professionnelle, mais le plafond de verre est toujours là, comme les disparités de carrière et de salaire. (...) Les femmes sont les toutes premières victimes des mutations contemporaines du monde salarié."

Depuis les années 1960, malgré la crise, les femmes ont massivement investi le marché du travail : aujourd’hui, plus de 80 % de la population féminine âgée de 25 à 49 ans ont une activité professionnelle. "Dans la France des années 2000, le modèle dominant n’est pas celui du choix (travail ou famille), il n’est plus celui de l’alternance (travailler, s’arrêter, retravailler) mais celui du cumul, note la sociologue Margaret Maruani dans Travail et emploi des femmes (La Découverte, 2005). Pour une mère de famille, il est désormais "normal" de travailler alors qu’il y a seulement quarante ans, il était tout aussi "normal" de s’arrêter dès la naissance du premier enfant."

Cette petite révolution est loin d’avoir aboli les inégalités entre les hommes et les femmes. Si, pour beaucoup de femmes, le travail est désormais la norme, le temps plein ne l’est toujours pas : en 2002, 87 % des salariés à temps partiel étaient des femmes. "En Europe, la France se distingue dans le caractère subi du temps partiel, précisent Cédric Afsa Essafi et Sophie Buffeteau dans le numéro de mars d’Economie et Statistiques, la revue de l’Insee. En France, un emploi à temps partiel sur trois est déclaré involontaire contre un sur six pour l’ensemble de l’Union européenne."

Bien que les filles aient rattrapé, puis dépassé le niveau d’éducation des garçons - depuis 1971, les bachelières sont plus nombreuses que les bacheliers et, depuis 1975, les étudiantes plus nombreuses que les étudiants -, les écarts de salaires, qui s’étaient réduits jusqu’aux années 1990, stagnent : dans Economie et statistiques, Dominique Meurs et Sophie Ponthieux estiment qu’ils s’établissaient à 25,3 % en 2002, soit à peine un point de moins qu’en 1990.

Enfin, l’investissement professionnel des femmes est freiné, selon le mot de Mme Royal, par l’"invraisemblable monopole féminin" sur le travail domestique et parental, qui repose sur leurs épaules à 80 %. Ces freins à l’activité ont été renforcés par la création, en 1985, des congés parentaux, qui ont incité nombre de femmes, surtout dans les milieux populaires, à se retirer du marché du travail. "A la naissance d’un enfant, le fossé qui sépare la faible implication masculine du travail d’ajustement des femmes est considérable, soulignaient en 2006 Ariane Pailhé et Anne Solaz dans une note de l’Institut national d’études démographiques (INED). Après une naissance, 54 % des femmes - contre 7 % des hommes - quittent leur emploi et 22 % des femmes - contre 6 % des hommes - réduisent leur temps de travail."

Pour la sociologue Dominique Méda, qui est intervenue à Dijon, la situation des femmes est toujours "plombée par le poids des représentations traditionnelles". "Ces difficultés commencent à l’école, où l’on pousse moins les filles que les garçons, et elles se poursuivent dans l’entreprise, où l’on considère encore toute femme comme une mère en puissance, a-t-elle résumé. Pourtant, le sous-emploi des femmes est à la fois une injustice sociale et une aberration économique : leur travail est nécessaire à la protection sociale, il évite un immense gâchis scolaire et il constitue un rempart efficace contre la pauvreté."


Les femmes qui travaillent sont plus nombreuses, mais plus discriminés

l n’y a jamais eu autant de femmes sur le marché du travail mais elles continuent de souffrir des disparités de statut, de sécurité de l’emploi, de salaires et d’éducation entre hommes et femmes, selon un rapport du Bureau international du travail (BIT), publié à l’occasion de la Journée internationale des femmes, jeudi 8 mars. L’étude évoque aussi une"féminisation des travailleurs pauvres". Les conclusions de ce rapport intitulé "Tendances mondiales de l’emploi des femmes" ne sont que "partiellement encourageantes".

Le nombre de femmes présentes sur le marché du travail - titulaires d’un emploi ou en recherche active - a atteint, en 2006, le chiffre record de 1,2 milliard sur 2,9 milliards de travailleurs dans le monde. Mais, parmi elles, 81,8 millions sont au chômage - un autre record -, soit 6,6 %, un taux supérieur à celui des hommes (6,1 %).

Les femmes sont confinées dans des emplois peu productifs du secteur de l’agriculture et des services, et sont moins rémunérées que les hommes à des postes comparables. "En dépit de quelques progrès, beaucoup trop de femmes sont encore bloquées dans des travaux peu rémunérés, souvent dans l’économie informelle, sans quasiment de protection juridique, peu ou pas de protection sociale et une très forte précarité", a déclaré le directeur général de l’Organisation internationale du travail, Juan Somavia.

60 % DES TRAVAILLEURS PAUVRES SONT DES FEMMES

Le rapport note de fortes disparités géographiques, plus une région étant pauvre plus les femmes risquant, davantage que les hommes, d’occuper des emplois familliaux non rémunérés ou de travailler à leur compte pour de faibles revenus. En Afrique subsaharienne et en Asie du Sud-Est, quatre femmes sur dix ayant un emploi sont classées comme travailleuses familiales auxiliaires, contre deux hommes sur dix. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les proportions sont de 3 sur 10 pour les femmes contre 1 sur 10 pour les hommes.

"Tous ces résultats mettent en évidence la vulnérabilité accrue des femmes dans le monde du travail. Il est donc fort probable que les femmes soient disproportionnellement touchées par la pauvreté au travail - elles travaillent mais ne gagnent pas un revenu suffisant pour se hisser avec leurs familles au-delà du seuil de la pauvreté, fixé à un dollar par jour" écrit le rapport en conclusion. Au moins 60 % des travailleurs pauvres dans le monde sont des femmes.

Le rapport appelle les décideurs à placer l’emploi au coeur des politiques économiques et sociales. "Promouvoir le travail décent comme instrument fondamental du combat mondial pour l’égalité entre hommes et femmes est un travail de longue haleine qui permettra d’augmenter les rémunérations et développer les opportunités d’emploi pour les femmes et sortir les familles de la pauvreté" , déclare Juan Somavia. Sinon, prévient le rapport, "le processus de féminisation de la pauvreté se poursuivra et se transmettra à la prochaine génération."


Démographie : les filles sacrifiées d’Asie

C’est un chiffre qui raconte à sa manière le drame silencieux des inégalités hommes-femmes en Chine : en 2006, si l’on met de côté les enfants atteints de pathologies, près de 98 % des enfants chinois proposés à l’adoption par Médecins du monde étaient des filles. "La plupart du temps, elles sont abandonnées dans les jours qui suivent la naissance, explique la pédiatre Geneviève André-Trevennec, qui dirige la mission adoption de MDM, la plus grosse oeuvre de France. Avec la politique de l’enfant unique, qui s’applique avec rigueur dans les villes, les parents ne veulent plus de fille car ce sont les garçons qui transmettent le nom et qui prennent en charge leurs parents lorsqu’ils vieillissent."

La Chine n’est pas le seul pays touché par cette préférence marquée en faveur des garçons : selon la démographe Isabelle Attané, l’Asie est devenue le "continent noir" des femmes. En raison des avortements sélectifs, des infanticides et du manque de soins apporté aux filles, il manquerait, selon elle, 90 millions de femmes en Asie. "Ces discriminations sont particulièrement marquées dans quatre pays : la Chine, l’Inde, le Pakistan et le Bangladesh", précise cette sinologue et démographe chargée de recherches à l’Institut national d’études démographiques (INED). "Les différences de traitement entre les filles et les garçons sont tellement fortes qu’elles ont modifié en profondeur les équilibres démographiques de la région", ajoute-t-elle.

Un simple chiffre permet de mesurer l’ampleur du problème : l’Asie est le seul continent au monde à compter plus d’hommes que de femmes. Leur espérance de vie étant plus élevée que celle de leurs compagnons, les lois de la nature voudraient que les hommes soient minoritaires dans tous les pays du monde. C’est le cas en Europe, qui recense 92,7 hommes pour 100 femmes, mais aussi en Amérique du Nord, en Amérique latine et aux Caraïbes, en Océanie et en Afrique. Seule l’Asie échappe à cette règle biologique : selon l’ONU, ce continent compte curieusement 103,9 hommes pour 100 femmes.

Cette anomalie démographique, dénoncée dès 1990 par l’économiste Amartya Sen dans la New York review of Books, touche la Chine, l’Inde et le Pakistan mais aussi le Bangladesh, Taïwan ou la Corée du Sud. Si l’on appliquait à l’Asie un taux de masculinité "normal" de 98 hommes pour 100 femmes - pour le calculer, les démographes prennent en compte la proportion naturelle de filles et de garçons à la naissance, les différences de mortalité infantile entre les deux sexes et le décalage d’espérance de vie entre les hommes et les femmes -, ce continent compterait 90 millions de femmes supplémentaires...

Où sont passés ces millions de femmes ? "Ce sont des filles qu’on a empêché de naître, qui ont été tuées après la naissance ou qu’on a laissé mourir en bas âge", résume Bénédicte Manier dans Quand les femmes auront disparu (La Découverte, 2006). Avec le développement de l’échographie, les familles d’Inde, de Chine, de Taïwan ou de Corée du Sud peuvent connaître le sexe de leur enfant avant la naissance. "La Chine interdit d’identifier le sexe du foetus lors de l’échographie mais il suffit d’un signe du médecin pour savoir qu’il s’agit d’un garçon ou d’une fille", raconte Mme Attané, qui a publié, en 2005, Une Chine sans femmes ? (Perrin). "Aujourd’hui, dit-elle, on estime que plus de 500 000 foetus féminins sont ainsi supprimés tous les ans en Chine."

Ce culte du garçon, qui est de tradition en Asie, a été aggravé, depuis plusieurs décennies, par la réduction de la taille des fratries. Avec la politique chinoise de l’enfant unique et la baisse de la fécondité dans des pays comme l’Inde ou la Corée du Sud, le sexe des enfants est devenu un enjeu décisif. "Lorsque la fécondité était élevée, une famille se retrouvait rarement sans aucun garçon, remarque le démographe Gilles Pison dans une étude publiée en 2004 par Population et sociétés, une publication de l’INED. Avec six enfants, la probabilité de ne pas avoir de garçons est très faible, moins de 2 %. Avec deux enfants, en revanche, cette probabilité est proche d’un quart."

En Asie, les avortements sélectifs ont bouleversé l’équilibre entre les sexes à la naissance. Alors qu’en l’absence de discriminations, il naît 105 garçons pour 100 filles, certaines régions du continent affichent des taux de masculinité à la naissance plus que suspects. Selon Mme Attané, il naît aujourd’hui 117 garçons pour 100 filles en Chine et 111 en Inde.

Dans certaines régions, les chiffres sont plus impressionnants encore : les Etats indiens du Pendjab et de l’Haryana ont recensé, en 1998-2000, 125 naissances de garçons pour 100 de filles. Dans les provinces chinoises du Jiangxi et du Guangdong, en 2000, le nombre de garçons avait atteint 138 pour 100 filles.

Les discriminations ne s’arrêtent pas à la naissance. Il suffit de comparer le taux de mortalité infantile des deux sexes pour comprendre qu’en Asie, les familles n’accordent pas le même prix à la vie d’un garçon et à celle d’une fille. En Europe, en Afrique et dans les Amériques, le taux de mortalité infantile masculin est toujours supérieur au taux féminin pour des raisons biologiques, mais l’Asie défie les lois naturelles en affichant - une nouvelle fois - un déséquilibre marqué en défaveur des filles. Au Bangladesh ou au Pakistan et surtout en Chine, leur taux de mortalité avant l’âge d’un an est nettement supérieur à celui des garçons.

Comment expliquer cette surmortalité des petites filles du continent asiatique ? "Elles sont tout simplement victimes de négligences dans le recours aux soins et l’alimentation, explique Isabelle Attané. Les protocoles vaccinaux sont mieux respectés s’il s’agit d’un garçon et, lorsqu’ils sont malades, on les emmène rapidement chez le médecin, alors que l’on tarde à le faire pour une fille." "La nourriture, elle aussi, est différente selon le sexe des enfants, précise-t-elle. En Asie, beaucoup de parents font tout pour conserver leur fils en bonne santé alors qu’ils considèrent qu’il est moins grave de perdre une fille."

Si les garçons sont des biens si précieux, c’est pour des raisons culturelles qui varient souvent d’un pays à l’autre. En Chine, les fils héritent des biens de la famille et, surtout, ils s’occupent de leurs parents lorsque le grand âge approche, une charge fondamentale dans un pays qui ne dispose d’aucun système organisé de retraite. En Inde, c’est la tradition de la dot qui porte malheur aux filles : lors de leur mariage, elles doivent apporter à leur belle-famille une somme importante qui oblige souvent les foyers modestes à s’endetter. Dans les régions hindouistes, seul un garçon peut embraser le bûcher funéraire de ses parents, ce qui leur permet d’échapper à l’errance éternelle.

Dans les décennies à venir, ce déséquilibre en faveur des garçons modifiera en profondeur le visage du continent asiatique. "Les garçons risquent d’en subir les effets tout au long de leur vie, notamment lorsqu’ils auront l’âge de se mettre en couple, souligne le démographe Gilles Pison dans Population et sociétés. Les filles, minoritaires, n’auront pas de difficultés à trouver un conjoint alors qu’une partie des garçons se retrouvera sans partenaire." Cette situation, qui suscite déjà des violences contre les femmes et des trafics d’épouses, se doublera d’une incertitude démographique : en donnant la préférence aux petits garçons, l’Asie invente une société qui comptera à l’avenir moins de femmes, et donc moins d’enfants... y compris de garçons.


En 2020, trente millions de Chinois en mal d’épouses

En 2020, 30 millions de Chinois en âge de se marier risquent de ne pas trouver d’épouse : cette perspective est probable si la tendance actuelle se poursuit, qui voit le ratio entre filles et garçons décliner de plus en plus au détriment du sexe féminin en République populaire de Chine.

Le dernier recensement de la population, effectué en 2000, a servi de sonnette d’alarme pour un régime longtemps plus déterminé à imposer sa politique de l’enfant unique que de pallier la diminution croissante des naissances de filles. Il y a sept ans, la Chine comptait déjà, en moyenne, 119 filles pour 100 garçons.

En 1982, le ratio était "seulement" de 100 filles pour 108 garçons. Dans certaines provinces de Chine, comme celle de Canton, l’île de Hainan ou dans certains districts du Hebei, près de Pékin, on atteindrait des records de 130 garçons pour 100 filles. Et, selon les chercheurs français de l’Institut national d’études démographiques (INED), les deux régions du Guangdong et du Jiangxi détiendraient le triste record mondial de 138 naissances de garçons pour 100 filles...

Les mesures prises depuis quelques années par le gouvernement chinois ne vont pas, dans l’immédiat, infléchir la tendance. Mais elles prouvent au moins que les autorités sont désormais conscientes du problème et de ses conséquences.

"Le déséquilibre entre les sexes au détriment des femmes présente une menace à une croissance saine et harmonieuse de la population chinoise" estimait, en 2004, Li Weixiong, vice-président d’un comité sur la démographie. Mais les promesses restent modestes.

L’ambition des autorités chinoises est d’arrêter l’augmentation du déclin des filles d’ici à 2010 pour ramener, d’ici à 2020, la proportion entre les hommes et les femmes à un niveau normal.

En 2003, un projet pilote a été lancé dans les 23 districts où le déséquilibre entre les filles et les garçons était le plus grave. Le programme "Se soucier des filles" est une tentative pour convaincre les parents des villages les plus reculés que la naissance de filles n’est pas une malédiction.

Des incitations financières sont proposées aux habitants des campagnes : depuis octobre 2006, les couples ayant une ou deux filles - les paysans ont le droit d’avoir deux enfants si leur premier-né est de sexe féminin - touchent un "pécule-retraite" de 5 euros par mois à partir de 50 ans. Une somme non négligeable dans un pays où le revenu moyen par habitant dans les campagnes était, en 2005, de 325 euros par an.

Dans ce monde confucéen marqué par le patriarcat et la patrilinéarité, les familles chinoises comptent sur les garçons pour assurer la pérennité familiale mais les considèrent aussi comme les garants de leur survie à l’heure de la vieillesse.

"RÈGLE DU FILS UNIQUE"

Le porte-parole de la Commission nationale de la population et du planning familial, Zhang Jian, relève, à ce propos, que "dans les endroits où la protection sociale est le plus développée, le taux du déséquilibre entre les sexes est moins élevé". En 2006, les députés de l’Assemblée nationale populaire avaient voté contre un amendement à la loi pénale qui aurait permis de poursuivre les femmes ayant pratiqué un avortement sélectif après avoir su qu’elles attendaient un bébé de sexe féminin.

Même si, depuis 1995, un autre article de loi interdit de révéler aux mères le sexe du foetus à l’occasion d’une échographie, "certains médecins ou responsables de cliniques clandestines acceptent de le dire moyennant rétribution", observe Liu Hongyan, directrice du département des questions démographiques au Centre de la recherche sur la population.

"Cet amendement n’a pas pu passer parce que certains ont estimé qu’il porterait atteinte aux droits de la femme", poursuit Mme Liu en remarquant qu’il serait en effet "très difficile de réunir les preuves de l’avortement sélectif alors que les femmes ont le droit d’avorter au bout de quatre, cinq mois de grossesse en Chine"...

Si les techniques de l’échographie ont joué un rôle dans l’amplification du phénomène, la politique de l’enfant unique, en vigueur depuis la fin des années 1970, a évidemment contribué au déséquilibre croissant entre les sexes. Comme le souligne la démographe Isabelle Attané, "la politique de l’enfant unique s’est transformée de facto en règle du fils unique".

Des études montrent que la disparition des filles est aussi un phénomène urbain : puisqu’elles ne peuvent avoir qu’un enfant, de nombreuses citadines continuent de "sélectionner" le sexe de leur enfant avant la naissance. Les filles sont souvent les perdantes.


A Bénarès, en Inde, 2 000 euros pour avoir un garçon

La mukti clinic, ou "clinique de la délivrance", a une spécialité : on y pratique les avortements les moins chers de la ville. "4 euros pour une grossesse inférieure à deux mois", indique une pancarte installée sur le trottoir, sous le portrait d’une femme tenant entre ses mains son visage en pleurs. La salle d’attente, grande ouverte sur une avenue encombrée du centre-ville, est bondée.

Depuis que l’échographie a été introduite en ville, il y a environ sept ans, les mères peuvent connaître le sexe de leur futur bébé dès les premiers mois de grossesse. Si c’est une fille, la plupart d’entre elles choisissent d’avorter.

La pratique de détermination du sexe est répandue malgré le vote, en 1994, d’une loi l’interdisant. "Seule la femme qui a subi l’avortement peut porter plainte, explique Lenin Rahguvanshi, de l’association People’s Vigilance Committee on Human Rights. Pourquoi voulez-vous qu’elle aille traîner son médecin devant la justice ?" Depuis 1994, un seul gynécologue a été condamné à 8 euros d’amende et cinq ans de suspension de son activité.

Il y a dix ans, lorsque Shilpi Rajput a ouvert son cabinet de gynécologie, elle recevait en moyenne un patient par jour. Elle en reçoit aujourd’hui 35 et vient de construire une clinique de deux étages.

Assise à côté d’un échographe dissimulé par un rideau, elle prétend n’avoir jamais pratiqué d’avortements sélectifs. "Sauf au début, mais j’en garde un souvenir terrible", glisse-t-elle, l’air gêné.

"Bientôt, explique le docteur Upendra, journaliste à l’Hindustan Times, d’autres méthodes encore plus efficaces vont se répandre. Cinq centres de procréation assistée ont ouvert récemment. Les parents peuvent avoir un garçon pour 2 000 euros."

D’après Arvind Singh, secrétaire régional de l’Association indienne de médecine, environ la moitié des 200 gynécologues de la ville pratiqueraient des avortements sélectifs. Certains par appât du gain, d’autres sous la pression des patients.

Dans ce pays, une mère prouve son affection envers sa fille en l’aimant "comme un garçon". On surnomme le fils "celui qui reste", autrement dit celui qui hérite des biens familiaux, et seul un garçon peut accomplir les rites funéraires de ses parents.

A l’inverse, la fille est "celle qui part". Après son mariage, elle quitte sa famille pour celle de son époux. Un compte-épargne est ouvert à sa naissance en vue de sa dot, payée au moment du mariage et qui peut atteindre plusieurs années de salaires lorsque le futur mari est ingénieur ou docteur.

"MARIAGE DANS LA JOURNÉE"

"Ce sont surtout les classes moyennes éduquées qui ont recours à l’avortement sélectif pour éviter de payer une dot très élevée", explique Lenin Rahguvanshi.

Les conséquences de ces avortements de masse sont déjà visibles à quelques kilomètres seulement de Bénarès, loin des cabinets des gynécologues. Des intermédiaires viennent y chercher des femmes de basses castes pour leur proposer de se marier à des hommes de castes supérieures. Tous viennent de régions où l’échographie a été introduite il y a vingt ans, et où les jeunes femmes manquent cruellement.

A Saraimohana, un village de pêcheurs situé à 10 kilomètres de Bénarès, les habitants ont perdu leur travail à cause de la pollution du Gange. Guja avait 16 ans lorsqu’un beau jour un intermédiaire a proposé à ses parents de la marier à un "homme riche" de l’ouest de l’Uttar Pradesh sans réclamer de dot. "Le mariage s’est décidé dans la journée", explique-t-elle les mains tremblantes.

Le lendemain, Guja est partie pour Agra, avec un nouveau nom pour masquer son appartenance à sa caste, et des "promesses d’or et de saris brodés". Là-bas, quatre maris l’attendaient. Elle s’est enfuie pour revenir dans son village. Dix-neuf adolescentes, comme Guja, ont déjà quitté Saraimohana pour l’ouest de l’Uttar Pradesh.

A quelques mois des élections, le gouvernement de l’Uttar Pradesh, l’Etat le plus peuplé du pays, avec plus de 180 millions d’habitants, passe la question sous silence. Un comité de contrôle de l’échographie est censé se réunir tous les trois mois. Il s’est tenu pour la dernière fois en août 2006 avec, pour ordre du jour, la distribution de nouvelles licences d’exploitation de machines.

En l’absence de mobilisation des pouvoirs publics, Arvind Singh est pessimiste : "Il ne reste plus qu’à attendre le moment où les hommes ne pourront plus se marier. La population prendra alors conscience du problème, mais il sera sans doute trop tard."

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