Liste des auteurs

Libération | Haydée SABERAN - le 16 février 2007

Samsonite : les ex-salariés refusent de plier bagage

vendredi 16 février 2007 par Haydée SABERAN
Revendue en 2005, arrêtée en janvier, l’usine est occupée par les ouvriers.

Maryvonne en est à sa quatrième écharpe. « Ça déstresse. » Avec les autres, dans le local syndical, elle tricote. « Y en a une qui a pris ses aiguilles le premier jour, et les autres ont suivi. » Les cadres tapent une belote à l’accueil. Devant l’usine, des tentes blanches, prêtées par la mairie PC de Rouvroy, qui fournit aussi les sandwiches du midi. Ceux du soir, c’est la mairie PS d’Hénin-Beaumont, le café et le chocolat du matin, c’est le lycée professionnel, en face. Feu de palettes, de pneus, de bûches, une fumée noire qui se voit de loin. Bienvenue dans une usine dont la liquidation judiciaire a été prononcée hier, occupée par la moitié de ses 204 employés, l’ancienne usine Samsonite de bagages d’Hénin-Beaumont, devenue Energy Plast après avoir été vendue, en septembre 2005 par la marque américaine.

« Piège ». Vendue, peut-être pas. Offerte ? Possible. En tout cas, cédée pour rien ou presque... avec une jolie dot de neuf millions d’euros versée aux deux actionnaires d’Energy Plast sous forme de subventions diverses, selon les syndicalistes. Ce que confirme le dernier directeur du site, toujours en poste, Michel Leclerc. Renée Ponthieu, déléguée CGT : « Ça coûtait moins cher que nous licencier tous. Un plan social, c’était entre 15 et 20 millions d’euros. » Deux fois plus que cette possible vente subventionnée (lire ci-dessous).

Samsonite légué à Energy Plast, c’est un cadeau empoisonné, selon Michel Leclerc. Un contrat de sous-traitance de dix-huit mois pour Samsonite, qui vient de se terminer. Reconversion du site en usine de panneaux solaires : pas un seul fabriqué. Restaient des petits contrats de fabrication de pièces pour des sous-traitants automobiles. Et... un prêt par Samsonite de moules de valises pour trois ans, pour fabriquer les mêmes bagages sous la marque Evasion Paris, moins chère. Samsonite pose ses conditions. Interdit de vendre avant janvier 2006 en France, Allemagne, Belgique et Espagne. Interdit aussi de vendre chez les concessionnaires Samsonite. « Il restait les supermarchés, accuse le directeur . C’est très long de se faire référencer. Samsonite ne pouvait pas l’ignorer. » Bref, « il y avait une anomalie. Un piège ». Plus un sou dans les caisses. Le 29 janvier, le directeur annonce qu’il n’y aura pas de paie. Tout s’arrête. Les salariés partiront avec le minimum légal, quatre mois de salaire.

Dans le local syndical, une pancarte traîne : « Samsonite s’est fait la malle. » Lysiane grince : « Faudrait peut-être dire à Sarkozy que la racaille, elle est aussi chez les messieurs de la haute. Je vais me faire voyou, tiens. » Jusqu’à mercredi, les salariés refusaient de livrer les milliers de pièces terminées aux sous-traitants auto et moto, pour qui l’usine fabrique enjoliveurs, poignées de porte, pare-chocs. Une usine Volvo en Suède, une autre en Belgique, un sous-traitant de PSA étaient à l’arrêt. « Horrible ». Dans l’usine, les vanity-cases et les valises, Samsonite et Evasion, claquent avec un joli bruit quand on les referme. Certaines ne sont pas finies, sur les chaînes à l’arrêt. Corinne Wos et Corinne Casadei sont déléguées CGT, « toujours à deux depuis vingt-trois ans. Toute notre vie est ici ». Dans la cantine informelle, elles racontent. L’usine a ouvert en avril 1984. La première Corinne embauchée en mai, l’autre en octobre. « Ici, y a jamais eu de grève. On était une usine sage. » Avec d’autres filles, « un super groupe de copines », elles allaient danser au Fog and light le samedi soir. Elles ont grandi avec l’usine. Ont eu leurs enfants presque en même temps. Du groupe, il ne reste qu’elles, les autres ont été licenciées en 2001.

« Horrible, on était toutes en rond, au milieu de l’atelier, les chefs d’équipe s’approchaient des filles pour les désigner, une par une. Il y a eu des malaises, des hurlements. Les vaches à l’abattoir. Après, elles sont passées par une antenne de reclassement qui n’a rien donné. Ici, il y a des divorcés avec charge de famille ou des gens dont le conjoint ne travaille pas. Quand vous découvrez que c’est fini, ça vous coupe les jambes », dit Corinne Casadei. Elle est seule avec trois enfants. En sortant de la cantine, une autre femme, les yeux humides. « Qu’est-ce qu’il y a ? » « Rien, un coup de blues. »


Le groupe privé de sa marque ?

Le procureur a demandé que la liquidation soit étendue à Samsonite Corp.

L’usine Samsonite a-t-elle été offerte avec subventions à ses nouveaux actionnaires ? C’est ce qu’estiment le dernier directeur du site, Michel Leclerc, et la CGT de l’usine. Illégal ? « Pas en soi », précise Me Fiodor Rilov, avocat des salariés. « Ce qui l’est, c’est l’intention de se soustraire à ses obligations sociales, fiscales et environnementales, en les confiant à la charge de la collectivité [c’est le tribunal de commerce de Paris qui se charge de la liquidation de cette entreprise poussée au dépôt de bilan, ndlr] . C’est ce qui rend la cession frauduleuse. » Résultat : « Samsonite Corporation a une dette à l’égard des salariés d’Energy Plast. » Il réclame au juge l’autorisation de pratiquer une « saisie à titre conservatoire sur la marque ». Hier matin, au tribunal (et selon l’avocat des salariés), le procureur a réclamé que la liquidation soit étendue à Samsonite Corporation. Si la justice l’autorisait, la marque deviendrait alors invendable. Et si la procédure arrivait à son terme, la marque pourrait être vendue aux enchères pour payer le plan social des salariés. Me Rilov a ainsi obtenu la saisie conservatoire de la marque Flodor, qui s’est débarrassée en 2005 de l’usine de Péronne, dans la Somme. Sollicité, Marc Matton, ancien président de Samsonite Europe, signataire de la vente du site à l’époque, n’a pas donné suite à nos appels.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !