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Lénaïg Bredoux | L’Humanité du 2 mars 2007

« Samsonite va payer cher ce qu’ils nous ont fait »

vendredi 2 mars 2007 par Lénaïg Bredoux
Bagagerie . Les salariés d’Energyplast, entrés dans la cinquième semaine d’occupation, appellent au boycott de la marque, leur ancien actionnaire.

« Jusqu’au bout, on restera. » Renée en est à son cinquième licenciement. À bientôt cinquante-cinq ans, Energyplast est sans doute sa dernière entreprise. « Samsonite va payer cher ce qu’ils nous ont fait. » Elle est fatiguée, le visage un peu marqué, la voix est parfois moins ferme, mais elle insiste. « Même à quatre pattes, je viendrai. » Elle rit, aussi. Puis ajoute : « Et on va faire encore plus fort. Parce que ça, je ne peux pas l’admettre. Ils nous ont eus, on les aura. » Parole de Renée, dit-elle.

Les salariés d’Energyplast, qui emploie 202 salariés à - Hénin-Beaumont dans le Pas-de-Calais, en sont à leur cinquième semaine d’occupation. À l’entrée, des banderoles, trois petits chapiteaux blancs prêtés par la mairie voisine de Rouvroy (lire encadré), un petit brasero, quelques palettes qui brûlent pour se tenir chaud. À droite, dans la grande salle attenante aux bureaux du comité d’entreprise et de la CGT, seul syndicat représenté sur le site, des petits groupes, essentiellement des femmes, bavardent, servent le café. Beaucoup - tricotent, font du crochet ou de la broderie. Elles occupent et s’occupent. « Même si ça - devient fatiguant. »

À droite du couloir, Jean-Marc Mairesse, le secrétaire du comité d’entreprise (CE), veste noire et traits tirés, - reçoit dans son bureau - surchargé de dossiers. Le - cendrier est plein ; devant lui, un lit de camp, un duvet, un oreiller. L’occupation est 24 heures sur 24, les équipes se relaient, toute la semaine et les week-ends. « C’est plus un bureau, on est en état de siège ! » lâche le militant CGT.

Le 29 janvier dernier, les élus du CE comprennent que la société est en cessation de paiement « depuis quarante-cinq jours » et que, si le PDG s’obstine à ne pas vouloir déposer le bilan, les salariés ne seront pas payés. Depuis, ils n’ont plus quitté l’usine, ont bloqué les moules plusieurs semaines et la liquidation a été finalement prononcée par le tribunal de commerce de Paris le 15 février. Mardi, Jean-Marc Mairesse a signé les procès verbaux du dernier comité d’entreprise et le plan social est finalisé avec une enveloppe de « 200 000 euros », soit juste le minimum légal. Les lettres de licenciement ont été postées mercredi. « C’est fini », lâche un occupant, en pleine partie de Triomino.

Mais les salariés d’Energyplast refusent de partir « sans rien ». Avec le sentiment permanent d’avoir été « trahis », ils martèlent : « Samsonite doit assumer ses responsabilités sociales. » En 2005, le leader mondial de la bagagerie, qui dit souffrir de la baisse du trafic aérien après les attentats du 11 septembre et souhaite recentrer ses activités vers l’Asie, décide de se séparer de son unique site de fabrication français. L’affaire est conclue en septembre, deux repreneurs ont été choisis, le site sera progressivement reconverti en usine de fabrication de panneaux solaires.

Sauf que depuis aucun panneau n’est sorti du site, aucun investissement réalisé, des sommes d’argent « détournées ». « Samsonite a voulu éviter une fermeture pure et simple, très coûteuse, et a organisé une reprise fictive, deux fois moins chère, avec deux hommes de paille dont le sport favori est la liquidation des sociétés qu’ils reprennent », selon la CGT. « Je ne sais pas s’il s’agit d’une manoeuvre frauduleuse volontaire, estime, quant à lui, Michel Leclerc, le directeur du site, mais il s’agit au moins d’une légèreté blâmable. »

Il raconte aujourd’hui que le contrat sur le solaire n’était qu’un contrat de commercialisation et « ne pouvait donc pas générer d’emplois ». Il dit aussi que « Energyplast est toujours relié au système informatique central de Samsonite »... Mais que le groupe basé en Belgique a sans doute été « un peu dépassé » par la gestion des repreneurs qu’il avait choisis : « Certaines décisions stratégiques étaient peu fondées, des investissements peu documentés... »

Ce que les experts du - cabinet Secafi Alpha appellent « une gestion problématique ». Dans leur dernier - rapport finalisé au lendemain de la liquidation judiciaire, ils rappellent également que les moyens du groupe Samsonite sont « importants ». Au 31 janvier, il disposait en effet d’une trésorerie de 85,4 millions de dollars, il avait réalisé au cours de l’année passée un chiffre d’affaires de presque 1 milliard de dollars et dégagé un résultat d’exploitation de 73 millions de dollars. Par ailleurs, le groupe a annoncé fin décembre qu’il distribuait à ses actionnaires 175 millions de dollars de dividendes.

Autant d’éléments qui conduisent, aujourd’hui, les salariés à lancer « à l’ensemble des citoyens français et européens » un appel au boycott de la marque Samsonite. Jean-Marc Mairesse : « Face à toutes ces combines des multinationales, à leur staff de juristes, leurs opérations de LBO ou leurs fraudes, on est obligés de subir. Les comités d’entreprise n’ont plus les outils, les syndicalistes se retrouvent à essayer de réparer les dégâts à la place de ces entreprises et, au final, ce sont les contribuables et l’État qui paient... Les mairies sont assaillies, tout le monde est débordé. La question des patrons voyous doit devenir prioritaire. » Alors, en plus des procédures judiciaires déjà lancées, la CGT s’apprête à envoyer une lettre à tous les candidats à l’élection présidentielle, à l’exclusion de l’extrême droite, pour solliciter leur soutien.


Des communes exsangues

Plusieurs élus se sont associés aux procédures lancées par les salariés de Samsonite. Ainsi, le maire PS d’Hénin-Beamont a prévu de se constituer partie civile et le maire PCF de Rouvroy a déposé une plainte en son nom en raison du « préjudice subi par la municipalité ». Sur cette commune, qui compte 9 077 habitants et affiche un taux de chômage compris entre 26 et 28 %, « 7 ou 8 - familles étaient concernées par Metaleurop, rapporte Jean Haja (PCF), 25 l’étaient par la fermeture de l’entreprise de bâtiment STBM, 14 par celle de Sublistatic et 8 le sont par Samsonite ». « Le contribuable n’a de cesse de devoir payer pour pallier les carences de l’État », dénonce l’élu. « Toute notre industrie part », dit quant à lui Gérard Dalongeville (PS), qui pointe un paradoxe : Hénin-Beaumont vient de poser la première pierre d’Ikea, d’inaugurer une plate-forme logistique Leroy Merlin et une zone franche est en cours de constitution à Rouvroy. « Mais depuis la fermeture des Houillères, on part de tellement loin qu’on n’en voit pas la fin. » Lé. B.

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