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Un article de Catherine Lafon paru dans l’Humanité du 25 juin 2005

Santé au travail : un livre pour alerter

lundi 27 juin 2005 par Catherine Lafon

Rappel des faits. Il existe un petit monde de chercheurs, syndicalistes et autres médecins qui pensent, non seulement que la santé n’est pas une marchandise mais aussi elle ne doit pas être compartimentée. La santé est un tout, disent-ils, et une usine qui intoxique ses salariés a toutes les chances d’empoisonner aussi les riverains. André Cicolella, chercheur en santé environnementale, et Dorothée Benoît-Browayes, journaliste scientifique, font partie de ce petit monde.

André Cicolella se dit « convaincu de l’importance du risque chimique » et décrit l’« explosion » des cancers, asthmes et maladies neurodégénératives de type Alzheimer « pas toujours liées au vieillissement ». Spécialiste de l’évaluation des risques sanitaires dans un établissement de recherche publique, l’INERIS, le chercheur s’est rendu célèbre en révélant les conséquences des expositions aux éthers de glycol-altération de la fertilité, malformation de lou du foetus, perturbation du développement de l’enfant. « J’ai été viré de l’INRS, après avoir monté deux programmes de recherche », résume-t-il sobrement. Le 8 mars dernier, la 5e chambre du TGI de Paris a reconnu que Claire Naud, ouvrière en sérigraphie « a été exposée durant sa grossesse à des produits chimiques contenant des éthers de glycol de série E » et a ordonné une expertise, avant de se prononcer sur les liens entre cette exposition et les graves malformations de sa fille Roxane. Deux cas similaires vont être examinés bientôt par les tribunaux : la fille d’un pompier de l’usine IBM de Corbeil-Essonnes et le fils d’une ouvrière d’une entreprise sous-traitante. Le chercheur Cicolella est aussi président de la Fondation sciences citoyennes, créée en 2002, responsable de la santé chez les Verts et à l’origine de la création de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement (AFSSE).

Sa dénonciation des effets des reprotoxiques est typiquement un acte de « lanceur d’alerte » tel que préconisé dans son livre Alertes santé [1]. Un pavé de 422 pages grand format, qu’il a mis un an à écrire avec Dorothée Benoît Browaeys, cofondatrice de l’association VivAgora, qui milite pour le débat public sur les choix scientifiques et techniques. Les deux auteurs font des propositions très précises, comme une loi protectrice des lanceurs d’alerte ou encore un « CNIL de l’expertise ». Et militent aussi pour une réforme du système de santé, « aussi audacieuse qu’en 1945 ». « En 1945, on s’est battu pour le droit aux soins ; en 2005, il faut conquérir le droit à la santé, estime le chercheur. »

Dans une langue très accessible aux néophytes, mêlant compilation de recherches, exemples vécus et prises de position, l’ouvrage brosse un tableau très complet des enjeux, de l’état de la recherche et des grandes affaires de santé publique. De quoi faire dresser les cheveux sur la tête. On y apprend les effets - présents et à venir - de l’utilisation des reprotoxiques dans l’industrie, mais aussi des dangers courus par des populations installées dans un « environnement agressé par les industries chimiques ». Quand le danger n’est pas tapi dans l’assiette, ou dans le bol comme cette affaire de céréales contaminées révélées par le mensuel 60 Millions de consommateurs.

Les deux auteurs ne se limitent pas à la France, ils rendent compte d’affaires de santé publique au Japon, aux États-Unis. Et d’une mise en cause de l’OMS, plus précisément une de ses filiales, accusée par un chercheur américain de rester muette sur l’utilisation de l’amiante dans le tiers-monde et au Brésil. Cicolella fait un parallèle avec l’INRS, qui s’est fait accuse-t-il, « le promoteur des intérêts de l’industrie de l’amiante » en créant en 1982 le Comité permanent amiante (CPA).

« Dans beaucoup de dossiers, c’est l’initiative citoyenne qui a permis de faire progresser la santé publique, bien plus que l’action institutionnelle », écrivent les deux auteurs dans leur avant-propos, en citant les collectifs anti-amiante ou le Comité pour l’interdiction des éthers de glycol de type E. Des exemples d’alerte citoyenne, leur livre en est plein, comme cette mobilisation des habitants d’un quartier de Vincennes contre les excès de cancers d’enfants et qui a abouti à établir un ancien site industriel appartenant à Kodak, qui fabriquait sur place pellicules et produits photographiques. Il s’agit là d’une « alliance entre scientifiques et mouvement citoyen, des parents des petites victimes à la directrice de l’école », résume le chercheur. Des sites industriels pollués, il y en aurait environ 300 000, est-il indiqué dans le chapitre intitulé : « La friche industrielle et ses fantômes. » huit cent quatre-vingt-seize, affirmait en 1997 le ministère de l’Environnement.

Une enquête Sumer (surveillance médicale des risques), menée en 2004 par 1 800 médecins du travail auprès de 50 000 salariés révèle que de plus en plus de salariés sont exposés aux produits chimiques et un accroissement net de la multi-exposition : 16 % d’exposition à trois produits chimiques. Soit 7 millions travaillant principalement dans le BTP, l’industrie et l’agriculture (chiffres tirés de Santé et Travail, nº 50, janvier 2005). Une autre enquête Sumer, effectuée en 2005, démontre que le décret de février 2001 sur la prévention des risques cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR) n’est pas appliqué.

La mise en place d’une structure de contrôle indépendante, de type Transparency International, est aussi réclamée par les deux scientifiques. Au passage, ils rapportent des cas de personnes sanctionnées, apparemment pour avoir eu raison trop tôt. Comme Francis Doussal, contremaître dans une usine d’équarrissage, licencié pour faute grave en 2001 pour avoir « manqué à son devoir de réserve » : il avait dénoncé publiquement les conditions d’équarrissage en France, sources de pollution de l’air et des cours d’eau.

Recherche vampirisée par les intérêts industriels, chercheurs acceptant de faire financer leurs expertises par les pollueurs, multinationales de la chimie faisant pression sur les gouvernements pour bloquer une directive européenne (REACH) qui se contentait de prévoir l’évaluation des substances produites en Europe. La liste est longue des entraves l’évaluation et à la prévention des dangers. Pourtant, André Cicolella se refuse à tout « catastrophisme » et affiche même un solide optimisme, convaincu que lui et ses semblables ne prêchent plus dans le désert, que le grand public est dorénavant convaincu que science ne rime pas forcément avec progrès.

Mais comment convaincre les industriels d’appliquer le principe de précaution ? Ils sont victimes eux aussi, répond le chercheur, qui cite « la croissance des cancers du sein qui touchent aussi les couches aisées », ainsi que les cancers de l’enfant. On aimerait le croire. Reste qu’il table avant tout sur « l’alliance entre le mouvement syndical, les associations de victimes et de protection de l’environnement ». Et ceux qui, comme lui, ramènent leur science dans le bon sens du terme.

[1] Alertes santé, par André Cicolella et Dorothée Benoît-Browaeys. ditions Fayard, 220 euros.

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