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Article de Lénaïg Bredoux paru dans L’Humanité du 16 novembre 2006

Se faire la malle sans payer la note

jeudi 16 novembre 2006 par Lénaïg Bredoux
Enquête . Les salariés de l’ancienne usine de Samsonite, dans le Pas-de-Calais, soutenus par la CGT, vont déposer une plainte contre le groupe américain qu’ils soupçonnent d’avoir programmé la liquidation du site.

Ce devait être l’éclaircie dans une région sinistrée, l’espoir d’une ville écrasée par les fermetures d’usines et le scandale Metaleurop. « Samsonite prend le soleil », titrait ainsi le journal l’Expansion, avec cette phrase : « Avec un peu d’imagination, la désindustrialisation n’est pas une fatalité. » Imaginez, une usine de valises d’Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, qui fabriquerait des panneaux photovoltaïques... Un an plus tard, le site rebaptisé Energyplast, fort de 202 salariés, est, selon nos informations, au bord du dépôt de bilan.

Certains ouvriers se demandent comment ils seront payés à la fin du mois, et le secrétaire (CGT) du comité d’entreprise doit annoncer aujourd’hui le lancement d’une procédure judiciaire pour fraude. Retour sur un fiasco.

*Juin 2005, miroir aux alouettes

Changement de stratégie oblige, l’Américain Samsonite, leader dans la bagagerie, décide de se séparer de son usine française, située à Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais. Il a deux solutions : soit la fermeture pure et simple, soit la reprise. Mais qui veut aujourd’hui d’une telle usine, quand nombre d’investisseurs sont persuadés que la bagagerie n’est plus rentable en Europe de l’Ouest ?

Samsonite parvient tout de même à dénicher deux hommes, Jean-Jacques Aurel, déjà investi dans la reprise de l’usine Delsey à Montdidier, dans la Somme (lire ci-contre), et un Allemand, Egon Schrick. Leur projet fait rêver les salariés : reconvertir l’usine et la positionner sur le marché des panneaux solaires, promis, selon eux, à une expansion rapide. Dans l’intervalle, le site continue à fabriquer des bagages pour Samsonite, qui signe un contrat de sous-traitance de dix-huit mois, poursuit sa diversification en plasturgie, notamment pour l’industrie automobile et développe les bagages en « no name » pour la grande distribution.

*Juillet 2005, l’expert grince

Mais, à la demande du comité d’entreprise, le cabinet d’expertise Secafi-Alpha examine de plus près le projet. Le document, dont nous avons eu copie, est sans appel : rien sur les termes de la transaction, aucune étude de marché, rien sur le plan de financement ou les prévisions de trésorerie... « Au-delà du manque de transparence, nous craignons que l’absence de documentation ne soit révélatrice de fragilités et/ou d’une impréparation du projet. » Les prévisions de chiffres d’affaires semblent « extrêmement volontaristes », leur « pleine réalisation improbable ». La vente est pourtant effective en septembre 2005.

*Septembre 2005, de drôles d’oiseaux

Samsonite devient Artois Plasturgie, puis Energyplast, l’usine est désormais dirigée par une nouvelle équipe. Il y a donc Jean-Jacques Aurel, qui a déjà notamment dirigé, via un fonds d’investissement, une société de standards téléphoniques en redressement. Il y a aussi Jean-Michel Goulletquer. Pour une affaire qui, à l’époque, avait fait grand bruit, il a été radié du Conseil national des administrateurs et des mandataires judiciaires en 1997. Selon le tribunal de grande instance de Nanterre, il est mis en examen pour abus de confiance aggravé, faux et usage de faux et banqueroute par détournement d’actifs. L’instruction, en cours, devrait déboucher au premier trimestre 2007. Jean-Michel Goulletquer est accusé d’avoir détourné en 1996 plus de 30 millions d’euros, alors qu’il exerçait comme administrateur judiciaire avec Olivier Sauvan. Olivier Sauvan qui, selon le site Internet www.chilhavisto.rai.it (l’équivalent italien de Perdu de vue), a été retrouvé mort dans des circonstances mystérieuses en Italie, en 2001.

*2005-2006, Lego et Meccano

Envolés les espoirs soulevés par les promesses des débuts. Les salariés sont inquiets. En juin dernier, les élus du comité d’entreprise lancent un droit d’alerte. La bagagerie en « no name » s’avère une catastrophe commerciale, rien n’aurait été mis en place pour lancer la production de panneaux solaires. « Il y en a juste deux posés à l’extérieur des bâtiments sur un terre-plein ! » témoigne Jean-Marc Mairesse, élu CGT.

Le cabinet Secafi-Alpha se remet à l’ouvrage. Et découvre, avec d’autres, les méandres d’un montage financier trouble liant les nouveaux actionnaires à l’ancien propriétaire. « C’est un coup monté », dénonce le délégué CGT. L’avocat des salariés, Fiodor Rilov, précise : « Dans le cadre du groupe, le coût du plan social se serait élevé à 12, voire 15 millions d’euros, avec les mesures de reclassement, les indemnités, les obligations de revitalisation. Sans compter les coûts indirects. Samsonite a plein de raisons de vouloir externaliser le problème : il monte une boîte, trouve un homme de paille, finance l’opération et attend la liquidation. » Les licenciements sont alors pris en charge par l’AGS, l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés, financée par les cotisations patronales.

Samsonite a, en fait, mis 9 millions d’euros dans l’opération, sous forme de prêts et d’une subvention. Opération qui n’a par contre absolument rien coûté à Aurel et Schrick, actionnaires uniques d’une société par actions simplifiée, basée au Luxembourg et baptisée HB Group - HB comme Hénin-Beaumont. Par ailleurs, un document remis au comité d’entreprise pointe deux transferts de fonds discutables pour un montant total de 2 millions d’euros : un million serait allé dans la poche d’Olivier Walter (voir article ci-contre), intermédiaire dans la transaction, et un million serait remonté vers la holding. Ce qui pourrait constituer un abus de bien social.

*Novembre 2006, les marches du palais

Échaudés, les élus du CE s’apprêtent donc à lancer une procédure judiciaire au tribunal de grande instance pour demander la nullité des conventions par lesquelles Samsonite a cédé l’usine, sur la base d’une fraude. « Le groupe a voulu échapper à ses obligations sociales en externalisant artificiellement une société », avance l’avocat. Quant à lui, Jean-Jacques Aurel, le président d’Energyplast, rétorque qu’il est « très impliqué dans le fait de ramener des capitaux importants sur le site pour en assurer la pérennité », ce qui « devrait aboutir assez rapidement ». Avant de préciser : « Vous savez que c’est difficile... Alors, ne faites pas de polémique... »


Deux épisodes pour un même scénario

À quelques mois d’intervalle, l’usine Delsey en Picardie a vécu une opération similaire : les mêmes repreneurs, le même projet, avec, au bout, la liquidation.

Les deux usines ne sont éloignées que d’une centaine de kilomètres. Et les points communs sont si flagrants qu’il est difficile de ne pas voir dans l’une la préfiguration de l’autre. Quelques mois avant de s’investir sur le site Samsonite d’Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, Jean-Jacques Aurel avait déjà repris l’ancien site de production de Delsey à Montdidier, dans la Somme. Usine rebaptisée Picardie Plasturgie et dont la liquidation a été prononcée en juin dernier par le tribunal de commerce d’Amiens, laissant 200 salariés sur le carreau.

À chaque fois, le secteur d’activité est la bagagerie rigide. À chaque fois, il s’agit d’une marque prestigieuse nichée au sein d’un groupe à vocation mondiale qui se réoriente vers les marchés asiatiques. À chaque fois le projet proposé est de diversifier l’activité et de développer l’énergie photovoltaïque par la construction de panneaux solaires. « Lorsque ces repreneurs se sont présentés, explique Catherine Le Tyrant, maire (PS) de Montdidier, le challenge paraissait intéressant, d’autant qu’on est une ville pilote dans les énergies renouvelables. » Les élus y croient, tout comme les salariés qui « n’ont rien vu venir » et qui « voulaient travailler », selon Véronique Vudek, ancienne déléguée syndicale CGT.

En 2004, Delsey, propriété du financier belge Tony Gram, décide de se séparer de son site de production en France. Mais, devant le refus des organisations syndicales, le PDG semble « laisser tomber », selon la CGT. « Six mois après, Tony Gram avait trouvé une autre solution, raconte Véronique Vudek. Il a joué finement et, en bon père de famille, il nous a ramené Aurel, un homme de paille payé pour liquider l’usine. » Un plan social chez Delsey coûterait en effet au groupe plusieurs millions d’euros, et ce d’autant que, lors du précédent plan social, les syndicats avaient négocié des mesures sociales favorables et que la moyenne d’âge est élevée. En mai 2005, un contrat est donc signé avec Jean-Jacques Aurel et l’ancien directeur financier de Delsey, Olivier Walter, qui se présente comme « consultant spécialiste des entreprises en difficulté ».

Mais, « un mois après, je suis tombée sur des papiers qui démontraient qu’Aurel avait d’autres entreprises en redressement, qu’il était acculé par les huissiers », témoigne l’ancienne secrétaire du comité d’entreprise de Delsey. Quelques mois plus tard, l’actionnaire annonce aux salariés de la Somme le rachat de Samsonite. Et très vite, « on a senti que c’était foutu », selon Véronique Vudek. Rien n’a été entrepris pour les panneaux solaires, Delsey refuse de renforcer son partenariat avec son ancienne usine... La liquidation est prononcée en mai 2006.

Une procédure judiciaire a été lancée auprès du tribunal de grande instance et du conseil des prud’hommes. « Même le liquidateur a parlé de fraude », estime la CGT. La maire de Montdidier ajoute : « Delsey ayant versé une soulte pour la reprise, on se demande si elle a été entièrement réinjectée dans l’entreprise. Et si non, qu’est-elle devenue ? »

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