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Entretien réalisé par Yves Housson paru dans L’Humanité du 7 mars 2006

« Sécurisons l’emploi des jeunes »

mardi 7 mars 2006 par Yves Housson, Paul Boccara
L’économiste Paul Boccara avance le projet d’un contrat et d’une institution nouvelle pour sécuriser l’emploi et la formation.

Le premier ministre persiste à présenter le CPE comme un instrument de lutte contre le chômage des jeunes. Quelle analyse faites-vous de ce nouveau contrat ?

Paul Boccara. Dominique de Villepin part des difficultés effectives des jeunes à entrer dans l’emploi pour les précariser et les utiliser comme un bélier contre tous les contrats de travail. Derrière le CPE, qui permet de licencier sans motif pendant deux ans, empêchant ainsi les jeunes de construire une vie normale, il y a un enjeu énorme. Une conquête majeure, et évolutive, du droit social, c’est précisément les limites posées au licenciement, avec la nécessité de le motiver, le recours possible à la justice pour motif abusif, contre le droit arbitraire absolu du patronat. Après le CNE, qui introduisait aussi ces licenciements sans motif pendant deux ans pour les entreprises de moins de 20 salariés, c’est une deuxième brèche dans cette conquête. Et c’est accompagné de nouveaux abaissements de cotisations sociales pendant trois ans. Avec ces exonérations, on met en concurrence les salariés pour pouvoir les évincer. On pousse à la baisse des « coûts salariaux », contribuant ainsi à peser sur la demande et donc à relancer le chômage.

Au-delà de l’enjeu de casse de l’acquis d’un socle minimum de protection contre les licenciements, il y a la vision d’une « révolution conservatrice », pour une société de précarisation systématique

La problématique des difficultés de l’emploi des jeunes n’en est pas moins réelle. Justifie-t-elle, selon vous, des mesures spécifiques ?

Paul Boccara. Oui. Mais voyons bien l’enjeu de mesures spécifiques : elles peuvent être utilisées pour les parquer dans un ghetto de mesures jeunes, et aussi comme un coin contre l’ensemble des salariés, notamment à la faveur des départs en retraite, ou, au contraire, comme un levier pour une promotion d’ensemble. Du côté du Parti socialiste, alors qu’on trouve des critiques du CPE rejoignant les nôtres, François Hollande propose un « contrat sécurité formation ». Une formule qui reprend le vocabulaire du « système de sécurité d’emploi ou de formation » proposé par le PCF. Mais ce contrat exonérerait les employeurs de cotisations sociales en contrepartie de l’embauche et de la formation d’un jeune. Il reprend donc la recette de la baisse du coût salarial, avec, toujours, la concurrence faite aux autres emplois. Pour moi, les conditions d’une véritable alternative au CPE, c’est : pas de baisse du coût salarial ; une bonne formation ; des moyens financiers différents de la baisse des charges ; et d’autres pouvoirs, droits et obligations dans les entreprises.

Plus concrètement, que préconisez-vous ?

Paul Boccara. À la fois un contrat, mais sous forme de CDI normal, et l’insertion de ce contrat dans un dispositif institutionnel de sécurisation, pour ne pas laisser un face-à-face dangereux entreprise-travailleur. Ce serait un « CDI de sécurisation », à la fois de l’entrée dans l’emploi et de la formation. La partie formation, rémunérée comme l’emploi, serait assurée dans le cadre du dispositif institutionnel encadrant le contrat. Pour les non-qualifiés, la formation serait plus importante. À partir de l’AFPA et du secteur public de la formation continue, il faut leur apporter une aide, un suivi. On a souvent affaire à des formations d’adaptation très courtes, et nombre de jeunes ont des difficultés à seulement entrer en formation. Il y a besoin de tout un soutien, de pédagogie, de mise en confiance, et d’un contrôle de la qualité des formations. Pour les jeunes qualifiés, il faut veiller à ce que ce ne soit pas des formations déqualifiantes, visant à les adapter à un poste peu qualifié.

Ensuite, il faut une aide à l’insertion, comme un tutorat assuré par un travailleur expérimenté. La partie emploi du contrat, le travail proprement dit, devrait être payée par l’entreprise au même taux horaire que pour les autres salariés de même qualification et de même poste, pour ne pas faire de concurrence et sans faire passer pour de la formation ce qui est du travail dans l’entreprise. Les stages (il y en a 800 000 environ pour les étudiants), aujourd’hui payés très peu ou pas du tout, doivent être rémunérés correctement, comme le revendique le mouvement Génération précaires. Il faudrait avancer vers une « allocation autonomie formation ». Tout ce dispositif devrait être organisé avec les jeunes et leurs organisations, et avec les syndicats, contrairement au CPE, imposé sans concertation. Dans cette institution chargée de sécuriser leur emploi, les jeunes auraient des pouvoirs, de contrôle, de contestation, des possibilités de recours.

Comment financez-vous un tel dispositif ?

Paul Boccara. La formation pourrait, outre les prélèvements accrus en général sur les entreprises, être soutenue par des fonds publics, sous réserve que ce soit strictement de la formation, avec un contrôle spécifique des inspecteurs du travail. Pour l’emploi, il faut des incitations et des obligations. L’incitation peut se faire par le crédit, sous forme de taux d’intérêt abaissés, jusqu’à des taux zéro, voire des taux négatifs (remboursements diminués), pour des investissements à condition qu’ils soient accompagnés d’embauches stables et de formation de jeunes, et d’autant plus qu’ils le sont. Ces taux bonifiés seraient pris en charge par des fonds publics. On pourrait créer, pour les jeunes et les non-jeunes, un « fonds national pour l’emploi et la formation », et l’alimenter avec les 21 milliards d’euros consacrés aux exonérations de charges, et aussi des fonds régionaux. Comme la précarité et les bas salaires des jeunes sont un phénomène européen, la Banque centrale européenne doit aussi être impliquée, en refinançant à taux abaissé des crédits pour des investissements conditionnés par des créations d’emplois stables.

De plus, les entreprises doivent être soumises à des obligations en termes de pourcentage de jeunes dans leur effectif. Une idée que l’on retrouve dans le projet de loi sur l’égalité des chances, mais de manière dérisoire. Le non-respect de ces obligations serait pénalisé, notamment par des prélèvements contribuant à financer l’institution de sécurisation de l’entrée des jeunes dans l’emploi. Enfin, cette institution devrait permettre une coopération et une mutualisation entre entreprises à l’échelle du bassin d’emploi et de la région ; elle ferait un bilan de la situation des jeunes, de leur formation, des besoins d’emploi, etc. Parallèlement au secteur privé, les services publics (école, santé, etc.) auraient un programme de création d’emplois stables pour les jeunes. Il s’agit, on le voit, d’une construction d’ensemble, pas du tout d’un simple contrat.

Après le CPE, Villepin veut mettre en question le CDI lui-même. On évoque un « contrat unique » se substituant au CDD et au CDI...

Paul Boccara. Une mutation fondamentale du droit du travail est envisagée. À droite et au MEDEF, certains veulent aller plus loin que le CNE, le CPE ou le « contrat senior » (un CDD de dix-huit mois renouvelable une fois, pour les 57 ans et plus) et prônent un nouveau contrat unique précaire, où le licenciement sans motif serait permis. Or, on a démontré que la stabilité permet la montée de l’efficacité du travailleur, souvent sur dix ans. À l’opposé de ce contrat unique de précarisation, il faut une sécurisation généralisée : de l’entrée dans l’emploi pour les jeunes jusqu’à la fin pour les seniors en passant par la sécurisation des parcours professionnels. Il faut avancer par tous les bouts vers un système de sécurité d’emploi ou de formation pour chacun où, si on n’est pas en emploi, on est en formation, avec un bon revenu, une formation choisie, pour revenir par la suite à un meilleur emploi. Cela suppose de nouveaux droits, institutions et pouvoirs des salariés. Ce système reconnaît le besoin objectif de mobilité, induit par les changements techniques. Mais, à l’opposé d’une flexibilité de salariés jetables, il vise à garantir une mobilité de promotion dans la sécurité et à éradiquer le chômage. L’offensive de la droite et du patronat nous met au défi de propositions rassembleuses afin de construire ce nouveau système.

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