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Marcelo Wesfreid | L’Express le 13 avril 2006

Stagiaires : sous le masque, le combat

samedi 14 avril 2007 par Marcelo Wesfreid

A l’automne dernier, bien avant la mobilisation anti-CPE, le collectif Génération précaire faisait entendre la voix de ces jeunes, parfois superdiplômés, que les entreprises emploient mais n’embauchent guère. Coulisses d’un mouvement original reçu ce jeudi à Matignon par le chef de cabinet de Villepin

Tout commence le 31 août 2005, dans un port de pêche du Finistère. Cathy, une jeune RMIste, en a marre. Elle vient de passer sa journée à répondre à des offres d’emploi. Mais cette brune aux reflets auburn ne se fait guère d’illusions. Elle a beau être bardée de diplômes - un DESS de management de projets culturels, les Beaux-Arts, une licence de philo, un master de film documentaire à Londres - en ces temps de grisaille économique, les employeurs ne la rappellent pas. Sauf pour lui proposer des stages. A 32 ans, Cathy en a déjà effectué huit. En tout, elle a englouti trente mois de sa vie dans des associations, des festivals, au sein de rédactions de journaux, sans être payée. Avec l’espoir, chaque fois déçu, de transformer l’essai par une embauche.

Leur faiblesse est de ne pas pouvoir peser comme les syndicats par des actions massives

Ce soir-là, elle reçoit l’appel d’un responsable d’une association de mécénat culturel qui doit bientôt l’accueillir en stage : « Peux-tu venir nous rejoindre un peu plus tard que prévu ? tente-t-il. Je viens de trouver un type formidable, venu du privé, qui va nous apprendre des tas de choses. En décembre, tu le remplaceras. » Stupeur. « En clair, ce stagiaire n’avait aucune chance d’être embauché et, en plus, il allait se faire piquer son savoir-faire. » Ecœurée, Cathy rédige dans la nuit un brûlot fougueux, décousu et révolté. Elle y vilipende « ce pays où les possibles se réduisent ».

« Ne travaillons plus gratuitement »

De sa retraite bretonne, elle exhorte ses camarades d’infortune à lancer « une grève générale des stagiaires en novembre ». Avec un mot d’ordre : « Ne travaillons plus gratuitement, refusons les stages. » Jusqu’aux aurores, la trentenaire déverse sa missive sur les forums étudiants et les sites Internet d’associations. Le mouvement des stagiaires en colère vient de voir le jour, sous la bannière d’un collectif, Génération précaire. Ce 13 avril, le groupe publie aux éditions de la Découverte son manifeste, Sois stage et tais-toi.

L’appel de Cathy a immédiatement rencontré un écho. Le 1er septembre 2005, un stagiaire de Radio France recueille sur un site de théâtre contemporain cette bouteille jetée à la mer. « En préparant une émission, je suis tombé sur ce cri déchirant, ce pulsar sorti de nulle part », se souvient Malcolm. Il le relaie. Le 15 septembre, le témoignage de Cathy est diffusé par France Inter. Chômeurs, étudiants, précaires lui écrivent sur son blog pour soutenir son initiative. Le « buzz » médiatique est lancé.

Le 2 octobre, la jeune femme pétillante et frondeuse invite des stagiaires dans l’appartement qu’elle occupe provisoirement au sixième étage d’un immeuble parisien, près des Grands Boulevards. Tous veulent dénoncer le recours abusif aux stages en participant, deux jours plus tard, à la grande manif des syndicats « pour l’emploi et contre la précarité ». Dans la mansarde, on refait le monde en sirotant des bières et en mangeant du tarama. « Demandons à Chirac une loi sur les stagiaires », lance l’un des convives. « Non, plutôt à Villepin », demande un autre. Les stagiaires se lâchent… Lionel, un chômeur de 30 ans, propose de battre le pavé en affublant l’un d’entre eux d’une cape et de lunettes de piscine. « Ce sera “Superstagiaire, miniprix, mais il fait le maximum…” » La trouvaille enchante l’assistance. On décide aussi de s’enchaîner pendant la manif, « comme des esclaves ». Quant à Cathy, touche-à-tout provoc, fine connaisseuse du théâtre et de la danse, elle lance une idée qui fera mouche : défiler avec des masques blancs. Par souci d’anonymat, d’abord, car elle ne veut pas dissuader d’éventuels recruteurs de l’embaucher. Par sens du symbole, ensuite : « Nous sommes des fantômes dans le Code du travail. »

« Ils ont anticipé la grogne anti-CPE »

Le 4 octobre, les précaires masqués ont rendez-vous devant la Bourse du travail, en marge de la manifestation parisienne. A 14 h 30, la poignée de stagiaires fait face à une nuée de journalistes. Devant les micros, Julien retrace son cursus : un DEA d’économie politique à Sciences po, puis sept stages, dont une expérience inoubliable chez un fournisseur d’accès. « Je gérais un budget de communication de 270 000 euros, sans être encadré ni payé », raconte le jeune homme, 25 ans, actuellement en CDD dans une ONG. L’accueil de la presse est bienveillant. « Continuez, vous avez raison », lâchent des journalistes free-lance en éteignant leur caméra.

L’étonnant convoi remonte les cortèges syndicaux en slalomant, sous les applaudissements des militants. « Je vous ai entendus ce matin, sur France Info, poursuivez votre combat », s’écrie une mère de famille. Le lendemain, les trognes camouflées des précaires sont partout. Un raz de marée médiatique. « On venait de mettre le doigt sur un vrai problème », résume Lionel. De braquer les projecteurs sur ces dizaines de milliers de diplômés - 90% des bac + 4 ou plus ont effectué un stage pendant leur cursus, selon l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) - à mi-chemin du salarié et de l’élève, délaissés par les syndicats traditionnels.

Génération précaire décide d’enclencher la vitesse supérieure. Le 12 octobre, au « théâtre de verre », un squat situé dans le Xe arrondissement de Paris, les précaires se retrouvent en assemblée générale. Dans cet ancien entrepôt de fret de la Sernam, une trentaine de jeunes qui ne se connaissent pas ont pris place sur des fauteuils défoncés, au milieu d’un capharnaüm de peintures et de sculptures. Il y a là des étudiants, des chômeurs, des jeunes diplômés d’écoles de commerce ou d’ingénieurs. En majorité des filles. « Elles sont plus touchées par la précarité que les hommes », commente Cathy. Voilà le noyau de Génération précaire. « Même s’ils ne sont qu’une poignée, ces militants ont trouvé un large écho en utilisant astucieusement Internet et les médias, souligne Jean-François Bolzinger, secrétaire général de l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens (UGICT) à la CGT. Leur mouvement a anticipé la grogne anti-CPE. »

Dans le squat, les militants égrènent leurs revendications : inscription du statut des stagiaires dans le Code du travail, rémunération minimale des stages, supérieure à la moitié du Smic, instauration de quotas de stages par entreprise et mise en place de délais de carence entre stagiaires pour éviter les abus… Un catalogue plutôt pragmatique.

Pour se répartir les tâches, on crée des « pôles » : médias, juridique, politique, Internet, études, international, etc. Le collectif est prêt à livrer bataille. Il fournit des témoignages larmoyants aux journalistes, bâtit des argumentaires, fait prospérer son imposant fichier de contacts et monte des opérations spectaculaires pour attirer les caméras. Telles les « flash mobs », ces rassemblements éclairs dans des lieux symboliques, apparues en France il y a trois ans. Cibles privilégiées de Génération précaire : les entreprises « stagiophages » ou les établissements universitaires délivrant des conventions de stage bidon.

En rupture avec les luttes à l’ancienne - « Les syndicats ressassent toujours les mêmes slogans », regrette Julien - le collectif accroît sa cote et son audience. Le 24 novembre, jour de la « grève des stagiaires », les rassemblements se succèdent : devant la Maison de la radio pour une flash mob, près de la place de la République pour partager un verre de vin chaud. Ils s’offrent même le luxe d’aller soutenir les journalistes de Libération, en grève. « Un stagiaire en plus, un emploi en moins. » Ils sont au maximum 500, mais le soir, au JT, TF 1 passe un sujet.

A ce stade, le gouvernement ne peut plus ignorer les agitateurs masqués. Gérard Larcher, ministre délégué à l’Emploi, prépare pour le printemps une charte des stages. Le Medef aussi prône cette formule et rédige un code des bonnes pratiques. Jugée insuffisamment contraignante, cette solution est rejetée par les stagiaires. Leur credo gagne du terrain à Matignon. Le 16 janvier dernier, dans le cadre du projet de loi sur l’égalité des chances, le Premier ministre fait tomber un tabou en annonçant que les stages d’une durée supérieure à trois mois seront bientôt obligatoirement rémunérés.

Commence alors un travail intense afin de convaincre les parlementaires d’aller plus loin. Les apprentis lobbyistes font la tournée des centrales syndicales et des organisations patronales pour affûter leurs arguments. Le 6 février, ils réussissent la gageure de réunir les confédérations de salariés dans le local à peine chauffé du « théâtre de verre », pour le premier débat unitaire sur les stages.

Puis le collectif élabore une batterie d’amendements qu’il soumet à tous les groupes politiques de l’Assemblée nationale. Un tour de force pour ces apprentis salariés sans boulot. « Ces derniers mois, on a effectué un exercice grandeur nature comme aucun étudiant n’en aura jamais », plaisante Lionel, un brin amer : il arrive en fin de droits Assedic. « Nous avons bon espoir d’obtenir enfin la loi dont nous rêvions depuis le début », se réjouit à l’époque un animateur du collectif. Mais tout s’écroule. Car la polémique sur le contrat première embauche bouleverse la donne. Le 9 février, le Premier ministre dégaine le 49.3. Les amendements sur les stages ne seront pas discutés. « J’ai le moral dans les chaussettes », soupire Charlotte, 26 ans. Cette juriste au chômage vient de passer trois semaines à potasser le dossier. « Sans le 49.3, on serait allé plus loin dans l’encadrement législatif des stages », confirme, un brin dépitée, Valérie Pecresse, porte-parole de l’UMP. Très investie dans ce dossier, elle a déposé, le 7 mars, une proposition de loi reprenant les amendements UMP non débattus.

Coup de théâtre le 23 février : alors que la fronde enfle chez les étudiants, une délégation de stagiaires est invitée à Matignon. Charlotte, Leila, Julien et Lionel ont enfilé costumes et tailleurs pour l’occasion. Sur la table de réunion, face à Dominique de Villepin, ils posent ostensiblement leurs masques blancs. Devant une tapisserie représentant une scène de chasse galante, le Premier ministre se montre affable et annonce en préambule : « Je suis soucieux d’améliorer ma loi, je vous écoute. » Pendant une heure trente, les stagiaires défendent leurs amendements, leur grand oral à eux. Le Premier ministre campe sur sa volonté d’élaborer une charte. A la sortie, devant les caméras, les stagiaires camouflés derrière leur masque ne cachent pas leur déception. « A quoi bon nous faire venir, si c’est pour ne pas nous écouter ? »

Le vent a tourné. Alors que se noue la crise du CPE, l’heure n’est plus aux mobilisations festives, originales et constructives d’une poignée d’agitateurs. « Génération précaire est typique de ces formes contemporaines de mobilisation à partir de collectifs volatils, réduits à des enjeux précis, commente le sociologue Jean-Michel Denis, qui a dirigé Le Conflit en grève ? (éditions La Dispute). Leur faiblesse, toutefois, est de ne pas pouvoir peser comme les syndicats par des actions massives. » Leur message devient moins audible. En interne, le CPE fait débat. Les militants se servent des manifs pour marteler une idée-force : « La meilleure façon de lutter contre le chômage des jeunes est d’empêcher le système des emplois déguisés. » Ils estiment le nombre de ces postes à 100 000. Un chiffre qu’aucun expert ne confirme.

Parallèlement, les précaires du collectif ouvrent de nouveaux fronts. Ils signalent les abus auprès de l’inspection du travail et lancent une opération de requalification des stages en emplois, avec l’aide d’un groupe de juristes de l’université Paris I. Enfin, ils envoient des salves de mails bidon aux entreprises qui recrutent massivement des stagiaires pour bloquer leurs boîtes de réception. Sur le plan législatif, ils n’ont pas vraiment obtenu satisfaction. Après lecture au Sénat, la loi sur l’égalité des chances apporte bien quelques garde-fous : la convention de stage devient obligatoire, la rémunération des stages de plus de trois mois est acquise, même si aucun montant n’est fixé. Enfin, les stages hors cursus sont limités à six mois. Mais pas de quoi tomber les masques. La vraie victoire est ailleurs : les trublions du collectif ont marqué les esprits. Le stagiaire n’est plus un fantôme.

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