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Claire Gatinois et Anne Michel | Le Monde le 05.02.2008

Subprimes : l’emballement d’une crise du crédit

mardi 5 février 2008 par Anne Michel, Claire Gatinois
C’est l’histoire d’une crise financière planétaire, dont personne n’avait anticipé ni l’ampleur ni l’impact. Sous le terme barbare de subprimes se cachent des crédits immobiliers gagés sur la valeur des biens acquis, accordés à des ménages modestes, principalement situés en Californie, en Floride et au Texas.

Ces prêts, d’un montant total de 1 200 milliards de dollars (806 milliards d’euros), ont été distribués à partir du début des années 2000 par des sociétés de crédit échappant au contrôle des autorités de régulation. Découpés et insérés dans des produits financiers complexes qui en ont démultiplié le risque, ils ont été revendus à des banques et des investisseurs du monde entier. Il n’a fallu que quelques mois pour que les défauts de paiement sur ces subprimes contaminent la planète. Aujourd’hui, cette crise menace de déstabiliser l’économie mondiale.

Aux Etats-Unis, des pans entiers de l’industrie souffrent : les banques, qui ont agi de manière imprudente, l’immobilier, la construction, etc. La croissance ralentit, le chômage grimpe et l’inflation guette. La première économie mondiale menace de plonger dans la récession et d’entraîner dans sa chute ses partenaires commerciaux, l’Europe et l’Asie.

Les autorités politiques tentent de rassurer, mais les économistes s’inquiètent. Robert Reich, conseiller économique de Barack Obama, candidat à l’investiture démocrate à la présidentielle américaine, évoque une situation "potentiellement vraiment grave".

"Entre 2004 et 2007, nous avons vécu l’un des cycles de croissance les plus exceptionnels depuis 1945, tant par sa durée que par sa robustesse", rappelle Alain Bokobza, stratège à la Société générale. Ce cycle s’est brutalement interrompu à l’été 2007, aux premières manifestations de la crise.

SOMBRES SCÉNARIOS

En juin 2007, deux fonds spéculatifs (hedge funds) de la banque Bear Stearns frôlent la banqueroute. Le marché croit revivre la faillite du fonds Long Term Capital Management (LTCM), qui avait déstabilisé la finance mondiale en 1998. Ce sera pire. Depuis l’été 2007, les pertes des banques ne cessent de s’alourdir, aux Etats-Unis mais aussi en Europe et au Japon. L’agence Standard & Poor’s chiffre le coût de la crise, pour le secteur financier mondial, à 265 milliards de dollars.

Les économistes avancent de sombres scénarios. En France, Jacques Attali, l’ex-conseiller de François Mitterrand à l’Elysée, va jusqu’à faire le parallèle avec la grande dépression de 1929. Il n’est pas le seul. "Les Etats-Unis vont revivre Les Raisins de la colère, et il n’y a aucune raison pour que l’Europe ne soit pas touchée", insiste Philippe Dessertine, professeur à l’université Paris-X.

Comment en est-on arrivé là ? Pour de nombreux experts, les subprimes sont un révélateur des dysfonctionnements du modèle économique américain. Un modèle qui a largement "fonctionné" à crédit. Pour résoudre la crise qui a suivi les attentats du 11 septembre, la Réserve fédérale américaine (Fed) a réduit de façon drastique ses taux - qui déterminent le coût du crédit -, de 6 % en 2001 jusqu’à 1 % en 2003. La méthode, efficace, a permis aux entreprises d’investir et aux ménages de consommer. Mais la machine s’est emballée. "Début 2007, nous savions que quelque chose allait craquer, mais nous ignorions où", se souvient un banquier d’affaires.

La "financiarisation" de l’économie, excessive et mal contrôlée, fait débat. "La finance moderne se résume à ôter les risques des épaules de ceux qui sont capables de les porter (les banques), pour les mettre sur les épaules de ceux qui sont incapables de les comprendre", résume Martin Wolf, éditorialiste au Financial Times.

De son côté, l’économiste Olivier Pastré observe les effets pervers de la crise : "La crise des subprimes est arrivée par les pauvres (aux Etats-Unis). Elle se répercutera sur les pauvres." Le renchérissement attendu du coût du crédit pénalisera les emprunteurs les plus modestes, ainsi que les PME, dans les pays riches. Les pays émergents risquent aussi de souffrir. A moins que certains, comme la Chine et l’Inde, ne démontrent, au contraire, leur résistance à la crise, modifiant ainsi les équilibres mondiaux.


L’effet pervers des nouvelles règles comptables

En quelques mois, le paysage bancaire s’est trouvé bouleversé. Les géants financiers qui dominaient le secteur depuis de longues années ont un genou à terre, plombés par des pertes abyssales liées à leurs investissements dans les subprimes, ces fameux crédits immobiliers à risque. Les américains Citigroup, Morgan Stanley et Merrill Lynch, ou encore le suisse UBS, ont été contraints de faire appel à des investisseurs étatiques (fonds souverains), venus d’Asie et du Moyen-Orient, pour se remettre à flot. Pour les banques les plus touchées, les pertes se chiffrent en milliards de dollars.

Après les scandales des années 2000 (WorldCom, Enron, etc.), la réglementation s’est faite plus stricte des deux côtés de l’Atlantique. Aux Etats-Unis avec la mise en place de la loi Sarbanes-Oxley. Et en Europe, avec l’adoption des normes comptables dites IFRS. Les banques françaises estiment que ces nouvelles normes, d’inspiration anglo-saxonne, ont amplifié l’effet de la crise sur leurs comptes.

"TOUT SE VOIT DANS LES BILANS"

De fait, ces règles comptables obligent les banques à évaluer le prix de leurs actifs au plus près de la valeur de marché. Or, depuis août 2007, les produits liés aux subprimes sont considérés comme des "patates chaudes", selon l’expression consacrée par les investisseurs sur les marchés. Personne n’en veut, ou pour une valeur dérisoire. La prise en compte de ces crédits compromis dans les bilans des banques entraîne donc de spectaculaires dépréciations. Les établissements sont ainsi victimes à la fois de l’effondrement des prix des subprimes, et des exigences de transparence comptable. "En raison de ces nouvelles normes, tout se voit dans les bilans", note Noël Amenc, professeur à l’Ecole des hautes études commerciales (Edhec).

En dépit des récriminations de financiers très estimés, comme le président de BNP Paribas Michel Pébereau et le patron d’Axa, Henri de Castries, il est peu probable que les régulateurs revoient leur copie. Car, dans cette crise, la plupart des banques sont montrées du doigt, accusées d’avoir manqué à leur devoir de prudence et de contrôle des risques. En France, la Commission bancaire invite les banques à passer leurs comptes à la paille de fer, de façon à restaurer la confiance des marchés envers le système bancaire.

Etienne Pfimlin, président du Crédit mutuel, estime que "cet exercice s’effectue spontanément. Tant que les marchés n’auront pas une connaissance fine des résultats des banques, la situation ne pourra revenir à la normale". Il incrimine lui aussi les normes comptables : "Dès qu’elles ont été élaborées, on a su qu’elles auraient un effet amplificateur de la conjoncture."

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