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article de Feryel Gadhoum et Frédéric de Monicault paru dans Le Figaro du 4 septembre 2006

Suez-Gaz de France : dernière ligne droite après de très longues fiançailles

lundi 4 septembre 2006 par Frédéric de Monicault, Feryel Gadhoum
Étape décisive pour le projet de fusion entre Suez et Gaz de France, avec l’ouverture cette semaine à l’Assemblée du débat relatif à la privatisation de GDF. Les discussions s’annoncent serrées. Six clefs pour comprendre l’enjeu.

1. Complémentarité industrielle

Un projet européen garant de la sécurité d’approvisionnement. Depuis le début, Gérard Mestrallet et Jean-François Cirelli, présidents de Suez et Gaz de France, défendent la cohérence industrielle de la fusion. Ils rappellent à quel point elle offre un bouclier face aux gros fournisseurs extérieurs à l’Union. L’accord, signé début août, entre deux géants du gaz, le russe Gazprom et l’algérien Sonatrach, étaye leur argumentation. Suez et GDF insistent également sur leur complémentarité. Outre la géographie, leurs activités se marient bien. Tellement bien, qu’ensemble ils contrôleraient 95 % du marché du gaz en France et 88 % de la fourniture d’électricité en Belgique. Le rapprochement entre les deux groupes porterait sur les fonts baptismaux le premier acheteur et le premier fournisseur de gaz en Europe. Le groupe Suez-GDF serait aussi le numéro un mondial du gaz naturel liquéfié et le cinquième producteur européen d’électricité. Sans oublier une place de leader mondial du traitement de l’eau et des déchets. Quand Jean-François Cirelli et Gérard Mestrallet étaient allés défendre leur projet devant la Commission, ils avaient souligné que le nouvel ensemble - fort de plus de 200 millions de clients dans le monde - ferait contrepoids à la toute-puissance d’EDF en France. Ils avaient aussi dévoilé les synergies attendues de la fusion : plus d’un milliard d’euros à l’horizon 2012.

2. Un projet de loi à géométrie variable

La privatisation de Gaz de France est le préalable indispensable à la fusion avec Suez. Voilà pourquoi l’abaissement de la participation de l’État (qui ne disposera plus que de 34 % du nouvel ensemble) est le pivot de ce projet de loi sur l’énergie. Pour la petite histoire, le gouvernement, lors de l’ouverture du capital de Gaz de France en 2005, avait affirmé que l’État resterait toujours largement majoritaire dans le groupe gazier. Mais il peut arguer, à juste titre, que la donne énergétique a changé. Un autre point crucial du texte consiste dans l’application d’un nouveau tarif réglementé pour les entreprises. Le tarif régulé devait disparaître en principe à la fin de l’année 2007, mais face à l’envolée des prix de l’énergie, le gouvernement a imaginé un système transitoire, d’une durée de deux ans, destiné à faciliter le passage vers le fonctionnement total de la concurrence. Cette volonté de protéger les PME-PMI, très exposées à l’inflation des coûts énergétiques, faisait partie des huit garanties exigées par Patrick Ollier, le président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, pour que le principe de la fusion puisse être défendu. Il a été entendu.

3. Une Commission compréhensive

Tout le monde craignait les lièvres qu’allait lever Bruxelles. Finalement, la Commission européenne n’a rien relevé de plus que ce que tout le monde savait déjà. Dans ses deux cents pages de griefs envoyés le 18 août aux deux groupes, elle estime que les positions du nouvel ensemble, dans le gaz et l’électricité en Belgique et dans le gaz et les réseaux de chaleur en France, posent de sérieux problèmes de concurrence. Pas de mauvaise surprise donc pour les deux présidents de Suez et GDF. Pourtant le secret conservé par les deux groupes sur le contenu de « cette communication des griefs » continue à faire jaser. La Commission aurait exigé cette confidentialité. Faux, rétorque-t-on du côté de Bruxelles qui a tout au plus demandé que les données concernant les concurrents soient biffées. Alors pourquoi tant de mystères, alors que Thierry Breton, le ministre des Finances, avait promis la transparence ? Les administrateurs ont tout de même obtenu une copie des 200 pages, non sans avoir signé un engagement de confidentialité. Idem pour les députés triés sur le volet qui pourront les compulser cette semaine. Les autres se sont indignés de cette méthode. Gérard Mestrallet et Jean-François Cirelli ont, eux, envoyé leur réponse à Bruxelles vendredi. Ils bûchent maintenant sur les concessions qu’ils devront faire, dans les prochains jours, pour obtenir la bénédiction de l’Europe.

4. Des salariés très divisés

Si les salariés de Suez ont plébiscité le projet de fusion, ceux de GDF sont plus récalcitrants. Les premiers ont écrit une lettre au président d’Enel , à la Commission européenne et ont manifesté devant l’Assemblée nationale pour dire leur soutien à un rapprochement avec GDF et dénoncer les intentions d’Enel de démanteler leur groupe. Du côté des salariés de GDF, l’enthousiasme n’est pas vraiment de mise. Si beaucoup comprennent l’intérêt industriel de ce mariage, ils sont nombreux aussi à craindre pour leur statut d’IEG (Industrie électrique et gazière) privilégié. Un certain nombre d’irréductibles continuent à oeuvrer en faveur d’une fusion entre les deux opérateurs nationaux que sont EDF et GDF plutôt qu’avec un groupe privé. Pour ceux-là, Bruxelles n’aurait pas son mot à dire sur un rapprochement national et non pas transfrontalier. La Commission européenne ne pourrait donc pas affaiblir le nouvel ensemble en demandant des concessions démesurées. Les efforts pédagogiques des équipes de Bercy, qui ont rencontré à plusieurs reprises les instances représentatives, n’y ont rien fait. Le jour du lancement du débat parlementaire sur le projet de loi de privatisation de GDF, les syndicats du gazier vont organiser un « référendum » auprès des salariés sur le projet. Et, le 12 septembre, ils prévoient une énième manifestation.

5. L’épreuve du feu des actionnaires

Dès l’annonce du projet, les actionnaires de Suez n’ont pas caché leur déception. La parité d’échange - une action Suez plus un euro de dividende exceptionnel contre une action GDF - n’était pas très alléchante. Les choses ne se sont pas arrangées depuis. Suez cotait 33,87 euros à la clôture de la Bourse de Paris vendredi, contre 29,12 euros pour GDF. Albert Frère, l’actionnaire principal de Suez, soutient la fusion, mais n’est pas prêt à sacrifier un sou de son investissement. Pour lui, l’opération doit être rentable, en premier lieu pour les actionnaires. Pour rassurer les marchés, Gérard Mestrallet répète que les parités seront équilibrées au moment du vote de la fusion par les assemblées des actionnaires prévues à la fin de l’année. Pour ce qui est de l’actionnaire majoritaire de GDF, l’État, l’affaire est entendue. C’est Dominique de Villepin, lui-même, qui avait publié les bans du mariage en février dernier. L’épreuve du vote n’est qu’une formalité.


Sept mois de débats politiques et syndicaux passionnés

ENTRE fin février, date de l’annonce du projet de fusion, et début septembre, date du débat à l’Assemblée, plus de sept mois se seront écoulés. Sept mois synonymes de débats politiques exacerbés, car rares sont les voix, de tous bords, à ne pas s’être fait entendre autour de ce dossier. Pourtant, Dominique de Villepin pensait pouvoir le boucler plus rapidement. Pour justifier le rapprochement entre les deux entreprises, le premier ministre avait évoqué très explicitement la menace d’une OPA d’Enel, le numéro italien de l’électricité, sur Suez. Sa volonté de patriotisme économique avait alors rencontré un certain écho. Parallèlement, les deux groupes industriels concernés, Suez et Gaz de France, ne manquaient pas une occasion de rappeler qu’ils travaillaient sur ce projet de rapprochement depuis des années.

Seulement, l’horizon politique s’assombrit rapidement pour le locataire de Matignon. La capitulation sur le CPE met à mal son autorité. Plusieurs députés de la majorité délivrent alors un message très clair : pas question, sur le dossier Suez-GDF, de passer en force. Si les méandres de l’affaire Clearstream sont très éloignés de toute problématique industrielle, ils contribuent cependant un peu plus à affaiblir Dominique de Villepin. Dans l’entourage de Suez et Gaz de France, on est bien conscient de perdre un temps précieux, même si la possibilité du vote du projet de loi (relatif à la privatisation de GDF) avant l’été semble encore possible. Pas pour très longtemps.

Plus de 100 000 amendementsDans le même temps, Nicolas Sarkozy tarde à s’engager. À cela une raison bien précise : le ministre de l’Intérieur, précédemment ministre de l’Économie, avait pris l’engagement, après l’ouverture du capital de GDF, de « sanctuariser » la participation de l’État dans le groupe gazier. À quelques mois des élections présidentielles, le président de l’UMP ne veut surtout pas être accusé de revenir sur sa parole dans un dossier aussi important. Il faudra attendre la mi-août avant que Nicolas Sarkozy ne s’engage officiellement en faveur de la fusion, mettant en avant le bien-fondé de sa logique industrielle. Dans l’intervalle, de nombreux députés sarkozystes ont dénoncé avec virulence la privatisation de GDF. Dans le camp syndical également, l’opposition à la transformation de Gaz de France est très vive même si, dans un premier temps, la CFDT semble s’y ranger avant de se rétracter. De son côté, la Fédération CGT Mines-Energie a fait du « non » à la privatisation de GDF son nouveau cheval de bataille.

Pendant tout l’été, Thierry Breton mène un intense travail de concertation auprès des parlementaires. Relayé efficacement par Patrick Ollier, le président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée. Le ministre de l’Économie doit d’autant plus s’employer que la polémique enfle autour des prix de l’énergie. À la fin du printemps, Pierre Méhaignerie, le président UMP de la commission des finances de l’Assemblée nationale, a dénoncé avec force l’inflation des prix de l’électricité pour les entreprises. Le lien avec le projet de fusion Suez-Gaz de France est vite tissé par ses adversaires, pour qui un GDF privatisé est synonyme d’augmentation de la facture pour les consommateurs. À Bercy, on ne cache pas l’ampleur du travail de pédagogie, qui s’appuie pour une bonne part sur le concept de sécurité des approvisionnements énergétiques. L’opposition, elle, ne relâche pas la presse : la gauche a déjà déposé plus de 100 000 amendements à ce jour, un chiffre sans précédent et qui menace de paralyser le Parlement pour les dix prochaines années. Cette semaine à l’Assemblée, le débat promet d’être animé. Le recours au 49-3 paraît de plus en plus inéluctable.

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