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Un article de Sylvestre HUET paru dans Libération le 2 février 2006

Tests en profondeur pour déchets nocifs

jeudi 2 février 2006 par Sylvestre Huet
Nucléaire. Depuis 1994, des scientifiques étudient un site lorrain susceptible de les stocker.

« Front scientifique. » Le panneau désigne la galerie de gauche, tandis que celle de droite se voit baptisée « Front de creusement. » Nous sommes à -490 mètres, dans le laboratoire souterrain dédié à l’étude d’un stockage géologique des déchets de l’électronucléaire. Une sorte de mine dont l’objet serait, non d’extraire un matériau sans intérêt commercial (de l’argile mêlée de quartz aux allures de béton, formée il y a plus de 150 millions d’années) mais de déterminer s’il possède les qualités requises pour confiner la radioactivité suffisamment longtemps. L’un des coins de sous-sol les plus auscultés du monde depuis 1994, date à laquelle l’Andra (Agence nationale de gestion des déchets radioactifs) a débuté l’étude. Au début, le sous-sol a livré ses secrets à travers des études sismiques et des kilomètres de carottes forées dans tous les sens ­ vertical, horizontal, oblique. Puis, par l’installation d’un laboratoire souterrain à partir de 2000.

Niche. « Ici, il y a 1 400 capteurs », explique Jack-Pierre Piguet, le directeur du laboratoire. Ces capteurs transmettent en temps réel aux scientifiques de l’Andra, mais aussi à des laboratoires universitaires ou du CNRS, les données de pression, mouvements des parois, températures. Sur les parois, des pièces jaunes montrent où des dizaines de forages ont percé la roche sur plusieurs mètres, parfois une trentaine, afin de mener cette auscultation de précision. L’équipement d’une niche expérimentale à -445 mètres, il y a un an, a permis de forer autour de la zone où le puits allait être creusé jusqu’à -520 mètres, afin d’enregistrer les réactions de la roche à cette intrusion. Le but de la manoeuvre ? Vérifier que le creusement des galeries n’altère pas au-delà de quelques mètres les caractéristiques d’origine de l’argile.

D’autres expériences testent les réactions de la roche à la chaleur avec des sondes chauffantes ou la diffusion de traceurs radioactifs. Certaines sont déjà « à caractère technologique », insiste Piguet, comme cette « saignée » remplie de bentonite (une sorte d’argile) où l’on injecte doucement de l’eau, afin de vérifier le « gonflement » qui en résulte. Une simulation bigrement accélérée, « l’équivalent de ce qui se passerait en plusieurs milliers d’années réalisé en quelques mois ». Une solution imaginée pour « sceller » les alvéoles remplies de déchets. Et « cicatriser » d’éventuelles microfractures autour d’elles en les comprimant.

« L’ensemble de ces recherches, souligne Marie-Claude Dupuy la directrice générale de l’Andra, se fait en collaboration avec plus de cent laboratoires, de 30 pays européens. Elles ont donné lieu à plus de 300 publications scientifiques, 35 thèses soutenues. » Des résultats « à la disposition de tous sur l’Internet ». Pour l’instant, ces travaux ont vérifié l’hypothèse de départ. Le bloc rocheux a vécu une histoire calme depuis au moins 20 millions d’années, offrant un vaste volume homogène. L’eau d’origine, contemporaine des dinosaures, est toujours là, enfermée dans les micropores de la roche. Et les grandes failles de la région laissent entre elles un espace, la « zone de transposition » au nord de Bure, où la roche doit avoir les mêmes caractéristiques. Pourtant, l’Andra souligne que la démonstration se limite à la « faisabilité » d’un stockage géologique, réversible durant deux à trois siècles. Elle ne peut donc recommander qu’une décision « de principe », dont la réalisation serait suspendue aux conclusions de dix ans à vingt ans de travaux supplémentaires.


Quelle alternative à l’enfouissement ?

Multiplication de rapports avant la rédaction d’un texte de loi, prévu avant fin 2006.

Avalanche d’avis, rapports et communiqués ces deux derniers jours sur le devenir des déchets nucléaires. Un flux qui devrait se maintenir : le Parlement doit voter, en 2006, une nouvelle loi sur lesdits déchets et sur la transparence du secteur nucléaire, comprenant l’institution de la « haute autorité » annoncée par Jacques Chirac. Hier, la Commission particulière du débat public sur la gestion des déchets radioactifs a rendu son rapport. Il raconte les intenses discussions organisées depuis trois mois [1] et détaille les arguments de ceux qui ont refusé d’y participer ­ « trop tard, décisions déjà prises, on discutera de la gestion des déchets quand on aura décidé de sortir du nucléaire, ce qu’il faut c’est un référendum ». Georges Mercadal, le président de la commission, tient d’ailleurs à « rendre hommage aux associations antinucléaires de ne pas avoir tenté d’empêcher la tenue des réunions publiques ». Il se félicite d’avoir élargi le débat à l’ensemble des matières nucléaires, et de la participation « d’experts discutant » qui ont conjugué leur souhait d’arrêter le nucléaire et un débat technique approfondi. Parmi les conclusions du rapport : l’exigence d’une étude de l’alternative à l’enfouissement géologique sous la forme d’un « entreposage de longue durée », la demande d’un projet économique local, une consultation des populations. En réaction, le réseau Sortir du nucléaire réaffirmait son opposition totale à l’enfouissement géologique.

Avant-hier, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a publié [2] un volumineux (248 pages) avis sur le travail de l’Andra à Bure (lire ci-dessus). Il souligne qu’un stockage dans la couche argileuse apparaît « faisable, dans la mesure où il n’a pas été identifié, à ce stade, d’élément rédhibitoire à l’établissement dans le futur de la démonstration de sûreté d’une telle installation. Si une décision de principe devait être prise par le Parlement en 2006, l’IRSN considère qu’il n’existe pas d’obstacle à la recherche d’un site de stockage dans la zone de transposition définie par l’Andra ». Cet avis « favorable » de principe s’accompagne d’une critique serrée de tous les éléments susceptibles de mettre en cause cette conclusion provisoire, définissant ainsi le programme de recherche futur de l’Andra avant toute décision d’enfouir les déchets.

De son côté, l’Autorité de sûreté ­ dépendant du gouvernement ­ a rendu un avis en trois points beaucoup plus catégorique. Un : la faisabilité des technologies de séparation et transmutation des déchets n’est « pas acquise ». Deux : l’entreposage de longue durée « ne peut constituer une solution définitive ». Trois : le stockage en profondeur représente donc « une solution de gestion définitive qui paraît incontournable ». De plus, les résultats actuels de l’Andra à Bure permettent d’envisager une « installation de stockage sûre » dont l’autorisation pourrait être donnée en 2016. Un discours bien plus volontariste que celui des experts. La parole est maintenant aux responsables politiques : gouvernement et députés

[1] Verbatim des réunions et rapports sur www.debatpublic-dechets-radioactifs.org

[2] Disponible sur www.irsn.org

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