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Thomas Lemahieu | L’Humanité du 16 janver 2007

Trois fois rachetés... puis jetés à la rue

mardi 16 janvier 2007 par Thomas Le mahieu
Révélation . En menaçant de polluer leur usine pour sauver leurs emplois, les 223 salariés licenciés chez Sublistatic dénoncent ces opérations financières qui ruinent des pans entiers de l’industrie.

Longtemps, ils n’ont pas reniflé l’odeur du fric. Pas question ou, en tout cas, pas vraiment la question. Les salaires et, même, les bonnes années, des primes : ça tombait, ça roulait, c’était bien, c’était tout. « On est comme tout le monde quand on reçoit de l’argent, confesse aujourd’hui Michel, trente et un ans d’ancienneté. On est des ouvriers, on a bossé, on prend ce qu’on nous donne et on est contents. » Puis, leur entreprise, Sublistatic, à Hénin-Beaumont, inventeur du procédé d’impression par héliogravure de « papier transfert » pour la confection textile, a fini en dépôt de bilan fin juillet 2005, avant d’être mise en liquidation judiciaire avec cessation d’activités le 15 janvier. Depuis le dépôt de bilan, les 223 salariés revisitent la dernière décennie, avec un gros filet d’amertume au coin des lèvres, et, dans les crânes, le sentiment d’avoir été bernés. « Quand on entend parler d’une LBO maintenant, on a tous les warnings qui s’allument et qui clignotent, ricane Jean-Philippe comme pour ne pas avoir à en pleurer. Il y a même des sirènes qui sifflent dans nos têtes. Avec les LBO, on sait maintenant que ça sent le roussi pour les salariés. »

Une jacquerie contre les LBO

À travers leur menace de polluer leur usine en profondeur en déversant sur le sol des milliers de litres d’encre et de solvants (lire l’Humanité d’hier), les ouvriers de Sublistatic, licenciés officiellement depuis lundi, tentent en désespoir de cause d’obtenir une perspective de reprise partielle et d’arracher au moins une prime « supra-légale » de 100 000 euros par personne. Mais ils participent aussi à une des premières jacqueries en France contre un système qui, parfaitement légal certes et en pleine expansion à l’échelle du pays, commence à produire ses effets destructeurs pour l’emploi : connu sous les appellations barbares de « leverage buy-out » (LBO) ou « management buy-out » (MBO), le mécanisme de rachat d’entreprises par des groupes financiers et des fonds d’investissements gomme des morceaux entiers du paysage industriel. Dans leur histoire, assez longue malgré tout, pour des temps raccourcis par les guillotines de la finance, les « Sublistatic » ont subi trois LBO, opérées sous la houlette de fonds d’investissement, mais financées, sans aucun apport de fonds propres, par les seules promesses de dividendes à venir.

Des dividendes, contre les emplois

Prospère filiale du groupe VEV, l’ex-Lainière de Roubaix, Sublistatic est, à travers une MBO, cédé une première fois en 1991 : à Hénin-Beaumont, les quatre principaux dirigeants de l’usine montent un holding financier qui s’empare de la majorité des actions. « En tant qu’inventeurs du procédé de papier transfert, nous étions un des fleurons de l’ancienne Lainière de Roubaix et, étranglés par leurs dettes au début des années quatre-vingt-dix, ils ont choisi de nous vendre pour les éponger, raconte Joël Dhesdin, cadre chez Sublistatic et spécialiste pour l’intersyndicale de l’histoire financière de l’entreprise. Notre direction a alors expliqué qu’on risquait d’être rachetés par des concurrents et qu’il fallait que les salariés participent à l’opération financière. Environ 175 employés sont entrés dans ce montage. Pour nous, c’était simple : il s’agissait d’assurer la pérennité de l’usine. Mais dès l’année suivante, on a commencé à recevoir des offres de fonds de pension... » En 1994, Sublistatic est revendu, avec de fortes plus-values par le management et quelques miettes pour les salariés ayant investi dans leur entreprise, toujours sous forme de LBO par le fonds Europe Capital Partners (groupe LBO France). « En fait, comme salariés, on a été trop performants, reprend l’expert. Les dividendes, pour nous, ce n’était vraiment pas l’objectif, mais comme les dirigeants de l’époque avaient la majorité des actions, ils pouvaient vendre après quelques années seulement s’ils le décidaient. Et on s’est retrouvé avec des plus-values, peut-être bonnes, mais qui allaient contre nos emplois. »

Même topo, en pire, en 2002. « Cette année-là, c’était comme si on avait roulé sur l’or, nos résultats étaient si exceptionnels qu’on avait touché des primes exceptionnelles elles aussi », témoigne Karine Capron, secrétaire adjointe au comité d’entreprise. « Alors que ces dernières années, on produisait environ 40 millions de mètres de papier transfert, on en avait vendu près de 120 millions en 2002 », précise encore son collègue de l’UNSA, Philippe Frémaux. Fin 2002, LBO France décide de vendre Sublistatic au mieux de sa forme. Et hop ! Nouvelle LBO montée par Acland Capital Investments. « C’était nos meilleurs résultats depuis une bonne vingtaine d’années, explique Joël Dhesdin. Et nos actionnaires les avaient attendus pour nous revendre au prix fort ! À chaque LBO, ça a toujours été le même phénomène : pas de projet industriel, peu d’investissements et beaucoup de dividendes ! Acland nous a payés cher et nous a délaissés quand les quotas sur les exportations asiatiques ont été baissés. C’était le moment où il aurait fallu investir mais, eux, ils ne s’intéressaient qu’aux plus-values financières. » À partir de ce moment-là, rongé jusqu’à l’os par les vautours de la finance, Sublistatic était bon pour la casse, passée à la moulinette du tribunal de commerce...

Des poursuites judiciaires en perspective

Devant l’ampleur de ce pillage institutionnalisé, les 223 victimes cherchent aujourd’hui le moyen approprié de poursuivre les coupables en justice et, plus globalement, de désamorcer ces bombes lancées contre l’industrie. Des soupçons de montage frauduleux pèsent déjà sur les opérations de LBO effectuées lors des rachats successifs de Sublistatic. « D’une manière générale, je ne vois pas comment on pourrait faire l’économie d’une loi sur ces mécanismes purement financiers, avance Philippe Frémaux. On ne va pas interdire aux fonds de pension ou d’investissements de racheter des usines, mais on doit quand même garantir qu’ils ne vont pas tous nous mettre au chômage pour faire leur beurre à bon compte. Il faut les contrôler un peu quand même et voir ce qu’ils font dans les usines qu’ils rachètent. Si la première chose qu’ils taillent, ce sont les investissements, mieux vaut les arrêter tout de suite pour sauver l’usine... »


Les salariés de l’usine Sublistatic maintiennent la pression

Un projet de redémarrage partiel est à l’étude, mais les licenciés veulent surtout une prime de 100 000 euros.

Au petit matin, hier, les gars se gèlent gentiment devant l’usine. L’occupation de Sublistatic continue, à la dure, entre bidons d’encre et feux de pneus. Un ouvrier n’y tient plus : il veut se jeter un café brûlant dans le gosier. Mais, à l’accueil, un cri strident le stoppe net dans son élan : Martine nettoie l’usine et, avec elle, il est tout bonnement hors de question de marcher tant que c’est pas sec. En arrière toute et, dans la bise, les gaillards sortent l’arsenal de blagues : « Ah ça, Martine, elle est avec nous et heureusement ! Car, quand on l’énerve, elle peut coller la frousse à 200 CRS... » En un clin d’oeil, la plaisanterie conjure le spectre d’une intervention policière dans cette usine que les salariés menacent toujours de polluer en déversant des milliers de litres d’encre et de solvants.

Pour l’heure, les « Sublistatic » maintiennent la pression. D’autant que, jusqu’ici, cette modalité d’action, spectaculaire et sensationnaliste, a permis de détourner l’itinéraire de leur enterrement programmé ce lundi. Hier, en fin d’après-midi, une nouvelle réunion, organisée dans la discrétion, devait rassembler les salariés, les représentants des collectivités territoriales et les autorités préfectorales. Plusieurs pistes de poursuite de l’activité sont désormais explorées : un redémarrage en SCOP ou une reprise partielle par le groupe roumain Fian System. Sur le volet social, les ouvriers revendiquent toujours une prime exceptionnelle de 100 000 euros. « On va demander au préfet et à la région de discuter sérieusement de notre prime, promet Philippe Frémaux avant de rentrer en négociation. Ils continuent de se renvoyer la balle : à les écouter, c’est toujours aux autres de financer, mais ça ne peut plus durer. » Pour l’heure, d’après l’intersyndicale UNSA-CFTC-CGT, le conseil régional se serait d’ores et déjà engagé à financer toutes les formations demandées par les salariés licenciés chez Sublistatic.

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