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Un article de Cynthia Fleury paru dans L’Humanité du 10 mai 2006

Troubles musculo-squelettiques (TMS)

mercredi 10 mai 2006 par Cinthia Fleury

S’il est vrai que chacun peut constater la raréfaction des « métiers pénibles » et l’atténuation des contraintes physiques dans le monde du travail, force est de constater - a contrario - la montée en puissance d’un autre type de pénibilité : « l’hyper-sollicitation ». Dans le dernier petit opus de la République des Idées, intitulé la Nouvelle Critique sociale (Le Seuil, 2006), Philippe Askenazy - économiste et chercheur au CNRS - dresse le portrait des nouvelles conditions de travail et du « harcèlement » dont elles font preuve. Depuis les années quatre-vingt-dix, « le mouvement global d’amélioration progressive des conditions de travail qui avait caractérisé le XXe siècle » s’est en effet inversé.

La pénibilité s’est en quelque sorte sophistiquée. On oublie trop facilement à quel point le « back-office » de notre société est devenu de plus en plus complexe à gérer. « Est-on conscient, par exemple, demande Philippe Askenazy, que le souci écologique du tri sélectif et du recyclage implique que des hommes et des femmes traquent et corrigent manuellement nos erreurs de tri sur un flot continu de déchets ménagers ? » En somme, des Temps modernes sous haute toxicité. L’enquête SUMER, réalisée de 1994 à 2003, révèle que la proportion de salariés du privé exposés à des produits chimiques a augmenté de 34 % à 37 % et que 2,4 millions de travailleurs sont en contact avec des produits cancérigènes.

Certes, la réduction du temps de travail existe bel et bien, mais l’éclatement des horaires, leur désorganisation totale ou encore le développement du travail de nuit deviennent lot courant pour la majorité des salariés. Quand les « méthodes d’optimisation » envahissent le cycle de la production..., vous pouvez être sûrs que les processus de détérioration leur succèdent très vite. « Contrairement aux représentations les plus répandues, constate l’économiste, les formes de pénibilité traditionnelles et nouvelles ne se substituent pas : elles se cumulent. Et ce cumul peut se traduire par des [...] troubles musculo-squelettiques ».

Nous serions donc rentrés dans l’ère du « productivisme réactif », basé sur des « pratiques d’organisation flexibles et innovantes comme les équipes autonomes, la rotation de postes, le juste à temps, pratiques associées à une sous-traitance accrue, à la réduction des lignes hiérarchiques, à la montée en puissance des normes de qualité ». Apparemment rien de véritablement problématique... Pourtant, force est de constater que la nouvelle organisation des changements dans l’entreprise se fait au prix d’une désorganisation des vies privées. Plus l’entreprise se rationalise, plus la sphère personnelle se désagrège. En fait, c’est moins les « pénibilités objectives » qui se multiplient que les « pénibilités psycho-sociales ». Optimiser au maximum sa rentabilité c’est pour l’individu nécessairement s’aliéner. Marx n’avait-il pas en son temps déclaré : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience ». Pour que l’entreprise arrive première sur le marché, il faut bien que d’autres arrivent derniers - qui plus est en piteux état. Terrible de constater toujours que « le domaine de la liberté commence là où cesse le travail ». « Arbeit macht frei » (le travail rend libre) pouvait-on lire au-dessus de l’entrée du camp de concentration nazi d’Auschwitz-Birkenau.

Certes, l’heure n’est plus à ces sinistres références... et les sociétés - en particulier celles des pays nordiques - contre-attaquent : « le nécessaire allongement de la vie au travail a en outre induit, rappelle Philippe Askenazy, chez les partenaires sociaux et l’État une attention particulière aux conditions de travail des seniors, mais aussi à celles des travailleurs plus jeunes pour leur éviter une usure prématurée. Ces réflexions sont entrées en résonance avec le mode de la responsabilité sociale des entreprises. » En somme, contre les TMS, on n’a rien trouvé de mieux que la RSE.

En France, on est à la traîne. Le nombre de cas de TMS déclarés à la Sécurité sociale progresse chaque année de 20 %. Et ce n’est pas le dossier de l’amiante qui risque d’alléger la situation de la santé publique. Pour autant, il existe une raison d’être optimiste, car le problème français n’a rien d’inéluctable. Il est en effet « moins lié à la mondialisation des modes de production ou au développement d’un capitalisme cynique qu’aux défaillances d’un compromis collectif caractérisé par l’inadéquation de ses régulations et l’impréparation de ses élites ». Il ne tient qu’à nous de...

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