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Entretien réalisé par Sébastien Ganet paru dans L’Humanité du 29 décembre 2005

Un changement de politique monétaire est crucial

dimanche 1er janvier 2006 par Sébastien Ganet
Entretien . Denis Durand, [1] secrétaire général de la CGT Banque de France, ouvre quelques pistes pour réorienter la finance et la monnaie.

Dans la crise actuelle du capitalisme, qu’est-ce qui justifie aujourd’hui de fixer son attention, comme vous le faites, sur le rôle des marchés financiers, de la monnaie et du crédit ?

Denis Durand. L’accumulation d’argent est un élément essentiel du capitalisme. Nous sommes dans une phase, depuis vingt-cinq ans, où la restauration de la rentabilité du capital s’appuie sur la puissance des marchés de titres financiers. Toutes les décisions économiques - celles des entreprises, celles des États - sont prises sous le regard des marchés de capitaux. L’argent va en priorité là où les perspectives de profitabilité sont les plus grandes. Ce détournement gigantesque d’argent, de monnaie et de crédit a pour contrepartie l’obsession de comprimer les salaires, l’emploi, la formation, les services publics. Tout cela freine - surtout en Europe - les potentialités de création de richesses partagées, alors qu’une nouvelle civilisation frappe à la porte, avec la révolution informationnelle, avec l’aspiration de tous les citoyens à maîtriser leur vie.

Vous pointez largement la responsabilité de la Banque centrale européenne (BCE) vis-à-vis de cette situation...

Denis Durand. La BCE se défend de faire une politique restrictive en arguant du fait que, dans la zone euro, le crédit augmente trois fois plus vite que le produit intérieur brut. Et c’est vrai. Mais alors, à quoi sert toute cette masse de monnaie ainsi créée ? Comment se fait-il qu’elle ne contribue pas davantage à l’emploi et à la croissance ? Se pose donc la question d’un changement de politique monétaire pour changer les critères de décisions des banques pour accorder leurs crédits, ou les refuser. Aujourd’hui, en Europe, ces critères servent pour une part beaucoup trop grande à financer la montée des cours de Bourse et les sorties de capitaux vers les États-Unis pour aller s’investir dans les bons du Trésor américains ou pour faire des OPA à l’étranger.

Dans votre livre, vous traitez d’un rôle alternatif de la sphère monétaire et financière dans la société. N’est-ce pas une gageure aujourd’hui au vu du pouvoir des acteurs financiers dont vous parlez ?

Denis Durand. Le pouvoir monétaire est une question politique cruciale. Par exemple, la mondialisation capitaliste d’aujourd’hui a eu comme point de départ une décision de la Banque centrale des États-Unis (la Fed), en 1979, qui a déclenché une guerre sur les taux d’intérêt à l’échelle mondiale. Le phénomène, ces vingt-cinq dernières années, est très puissant. Pour y faire face, il ne suffira pas de « refermer la parenthèse libérale » et de revenir à la seule intervention de l’État. Il faut que les citoyens s’en mêlent. Il y a vraiment un problème de maîtrise démocratique du crédit pour maîtriser les marchés.

Il est très facile pour une multinationale de trouver des crédits bancaires à bas taux d’intérêt pour lancer une OPA à travers des rachats d’actions. Par contre, une entreprise qui veut développer la production ou créer des emplois aura les pires difficultés auprès des banques. Dit autrement, la mission essentielle des banques, qui est de créer de la monnaie en accordant des crédits à leurs clients, est aujourd’hui biaisée en faveur de l’inflation des titres financiers. Il faut renverser cette tendance. Influencer les critères d’attribution des crédits, c’est un levier énorme pour influencer toutes les décisions économiques aujourd’hui sous pression des marchés financiers. Que ce soit pour une PME à la merci de son banquier, que ce soit pour une multinationale, ou que ce soit pour les États qui coupent dans les dépenses publiques pour rassurer les marchés, réorienter le crédit vers la croissance réelle et l’emploi permet de réduire ce pouvoir exorbitant des marchés, et d’ouvrir la voie à un dépassement du règne du capital. C’est ça l’idée générale du livre. Dans ce sens, je montre qu’il est possible d’intervenir à tous les niveaux - du local au mondial - et que des instruments techniques existent pour y parvenir.

[1] Denis Durand vient de publier aux Éditions Le Temps des cerises, dans la collection « Espère », Un autre crédit est possible !

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