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ANNE JOUAN. | Le Figaro le 28 mai 2007

Un lundi de Pentecôte mi-travaillé, mi-chômé

lundi 28 mai 2007 par ANNE JOUAN
Instaurée après la canicule meurtrière de 2003 pour financer la solidarité, cette journée de travail supplémentaire se transforme souvent en RTT. Mais son principe ne devrait pas être remis en cause.

SI LA JOURNÉE de solidarité mise en place par le gouvernement Raffarin a du mal à trouver sa place, ne serait-ce pas parce que l’État ne donne pas l’exemple ? Car lundi, les douaniers ne contrôleront pas, les juges ne jugeront pas, les enseignants n’enseigneront pas, les préfectures resteront fermées, tout comme La Poste, les ANPE, etc.

Dans l’Éducation nationale, les professeurs sont censés travailler (il s’agit souvent de journées pédagogiques), mais ils ne donnent pas de cours. Du coup, les élèves ne vont pas à l’école, ce qui ne facilite pas la vie des parents, qui doivent s’organiser lorsqu’ils travaillent (un salarié du privé sur deux).

C’est la loi du 30 juin 2004 relative à la solidarité pour l’autonomie des personnes âgées et handicapées qui a transformé le lundi de Pentecôte, jour chômé depuis plus d’un siècle, en « journée de solidarité ». Le Conseil d’État a néanmoins réaffirmé, le 3 mai 2005, le caractère férié de ce lundi de Pentecôte bien qu’il soit désormais travaillé.

La décision avait été prise par le gouvernement Raffarin après la canicule de l’été 2003, qui avait provoqué la mort de près de 15 000 personnes âgées et mis au jour les graves insuffisances dans la prise en charge du grand âge. La France compte aujourd’hui environ 12 millions de personnes de 60 ans et plus. Elles seront 17 millions en 2020, dont 2 millions de personnes de plus de 85 ans... Il y avait donc urgence.

La suppression du lundi de Pentecôte a pourtant été fraîchement accueillie par la classe politique, y compris dans les rangs de la majorité UMP. Le Parti socialiste, qui avait voté contre, prédisait une « grande pagaille ». Pour calmer sa majorité, le gouvernement Villepin avait commandé en 2005 un rapport au député UMP Jean Léonetti, qui dressait un bilan négatif de l’opération et préconisait de déplacer la journée de solidarité à une autre date et « sur la base du volontariat »... Cette suggestion n’a pas été suivie. Bon an, mal an, ce drôle de lundi de Pentecôte mi-travaillé, mi-chômé est entré dans les habitudes. Xavier Bertrand, le ministre désormais en charge du dossier solidarité dans le gouvernement Fillon, a réaffirmé cette se­maine qu’« en aucun cas le principe de cette journée ne sera remis en cause ».

400 millions pour l’APA

Il est vrai que la mesure permet à l’État d’engranger chaque année quelque 2 milliards d’euros supplémentaires. Une somme destinée à hauteur de 40 % à la prise en charge des personnes âgées en établissements (soit 800 millions d’euros), et pour 20 % (400 millions d’euros) à l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), destinée aux personnes âgées dépendantes. En contrepartie de cette journée supplémentaire travaillée, les employeurs sont redevables d’une contribution de 0,3 % assise sur la totalité des rémunérations versées à cette occasion. Obliger un salarié à prendre un jour de RTT ou de congé le jour du lundi de Pentecôte n’est possible que s’il y a un accord d’entreprise ou un accord de branche. Dans la pratique, la plupart des salariés qui le souhaitent posent un jour de RTT à leur initiative


La moitié des salariés du privé sera sur le pont

La grande distribution travaillera alors que la plupart des banques seront fermées. Quant aux salariés des grandes entreprises, ils devront déposer une RTT.

PRÈS de six Français sur dix (59 %) ne travailleront pas ce lundi de Pentecôte, principalement parce que leur entreprise sera fermée, selon un sondage OpinionWay publié hier dans le journal gratuit Métro. En 2006, 60 % de nos concitoyens n’avaient d’ailleurs pas travaillé le lundi de Pentecôte. Ceux qui travaillent pour leur compte (61 %), les salariés du privé (52 %), ainsi que les agriculteurs, artisans et commerçants (72 %) seront plus nombreux sur le pont lundi.

« Journée citoyenne »

En revanche, les salariés des grandes entreprises sont souvent encouragés à rester chez eux, en prenant une journée de congé ou de RTT. Ainsi chez Auchan, il s’agit d’une journée « travaillée » et ceux qui voudront prolonger leur week-end devront la poser. Même chose chez Carrefour où tous les magasins seront ouverts.

En ce qui concerne les banques, la majorité des agences seront fermées (ce qui est déjà souvent le cas traditionnellement le lundi). Chez LCL, la totalité des agences auront portes closes. « En accord avec les partenaires sociaux, nous avons négocié cette journée comme un pont obligatoire, l’équivalent d’une RTT », explique la banque. Même chose à la BNP, la Société générale et chez HSBC où les agences seront toutes fermées, la journée chômée étant obligatoirement défalquée des RTT.

Si Total ou TF1 ont décidé d’offrir la journée à leurs salariés, des groupes comme Danone, Unilog ou IBM travailleront. Ce sera également le cas dans les petites entreprises. Laurence Patry, directrice de la société familiale du même nom spécialisée dans le rail, explique que depuis l’instauration de la journée de solidarité, tous ses employés sont présents ce jour-là. Alors qu’elle organisait jusqu’à présent un barbecue géant sur une journée travaillée, elle a désormais choisi le lundi de Pentecôte. « Cela participe du fait qu’il ne s’agit pas d’une journée travaillée standard, nous en faisons un moment un peu festif. Je vais d’ailleurs en profiter pour fêter deux départs à la retraite », explique-t-elle. Sur 35 salariés, 31 seront présents ce jour que cette chef d’entreprise considère comme une « journée citoyenne ».

Jean-Paul, directeur administratif d’une clinique privée, explique que dans son établissement tout le monde travaillera comme s’il s’agissait d’un jour normal. « Nous le gérons comme la suppression pure et simple d’un jour férié, dit-il. Visiblement, c’est rentré dans les moeurs mais je trouve que c’est injuste. » Il déplore en effet que les salariés du privé doivent travailler normalement alors que les enfants ne sont pas accueillis à l’école ou dans les crèches. « Nous avons le sentiment d’être un peu isolés dans l’application de la règle, l’impression qu’il y a un régime à deux vitesses, poursuit-il. Dommage que pour une action censée faire appel à la solidarité nous ne soyons pas tous solidaires en même temps. »


La situation "ubuesque" des transporteurs routiers

« Cette situation est totalement ubuesque et hypocrite », tonne Gilles Mathelié-Guinlet, secrétaire national de l’Organisation des transporteurs routiers européens, « d’un côté, on nous demande de travailler par solidarité. De l’autre, on continue d’appliquer l’interdiction de circuler les jours fériés ». En théorie, certains départements laissent les routiers circuler et d’autres pas, selon la décision du préfet. En pratique, les poids lourds resteront au garage lundi. Du coup, les entreprises du secteur - 600 000 salariés dont la moitié de chauffeurs - demandent à être exonérées de la contribution de solidarité en faveur des personnes âgées. « Et ce tant que le gouvernement n’aura pas proposé au secteur une journée de travail supplémentaire compensatrice. » Comble de l’ironie, selon Alain Breau, président de Mory, leader du transport, « il y aura sur les routes des camions étrangers... ».

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