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Un article de Arnaud Rodier avec Julie Desné à Shanghaï et Sonia Stolper à Londres paru dans Le Figaro du 24 février 2006

Un million de jeunes ont quitté la France

vendredi 24 février 2006 par Julie Desné, Arnaud Rodier, Sonia Stolper
Un million de jeunes Français ont choisi de travailler loin de leur pays. Certains, comme l’essayiste Nicolas Baverez, y voient un signe de déclin. D’autres, une chance pour la France. Témoignages.

QUAND il regarde le verso de sa carte de visite imprimé en japonais, Philippe Jardin n’en revient toujours pas. PDG ! PDG à 33 ans de la filiale « arts de la table » de Villeroy et Boch à Tokyo ! « Dans ce pays, où il faut attendre l’âge de 60 ans pour un tel poste, je surprends tout le monde. Une opportunité de carrière pareille, je ne l’aurais jamais eue aussi vite en France. »

Les jeunes (moins de 35 ans) représentent près de la moitié des 2,2 millions d’expatriés français dispersés aux quatre coins du monde. Des expatriés qui sont de plus en plus nombreux à ne pas vouloir de billet de retour. Selon une étude de Taylor Nelson Sofres, publiée en avril 2005, un Français sur deux installé à l’étranger envisage de ne rentrer qu’à l’âge de la retraite. Ou jamais !

Une hécatombe. La France perd ses pôles d’excellence, ses talents et ses cerveaux, s’alarme Nicolas Baverez dans son dernier livre Nouveau Monde vieille France. Le constat n’est pas nouveau, mais le mouvement ne cesse de s’amplifier. En 2000, un rapport de la commission économique du Sénat observait déjà que la France perdait les meilleurs de ses jeunes entrepreneurs « faute de leur offrir un environnement et des perspectives attractifs ». Et l’an dernier le Conseil économique et social reconnaissait de son côté : « La fuite des cerveaux, de plus en plus importante, des pays de l’Europe de l’Ouest vers les Etats-Unis, est une réalité (...). Le pays le plus touché est l’Allemagne (...). Sur 11 000 docteurs formés dans les universités allemandes au cours de l’année 1998-1999, plus de 10% sont partis en études postdoctorales aux Etats-Unis. »

Lorsqu’on les interroge, ces jeunes expatriés nient en bloc qu’ils ont fui leur pays d’origine. S’ils sont salariés d’une multinationale, ou même d’une firme locale, ils assurent en choeur qu’ils sont partis pour leur « enrichissement culturel ». L’appât du gain et les facilités matérielles qui leur sont offerts n’arrivent qu’en deuxième position. Seuls ceux qui représentent une profession libérale, ou ceux qui ont décidé de créer leur propre entreprise, reconnaissent d’emblée qu’ils avaient tout simplement « envie de quitter la France ».

Le responsable d’une société française au Japon : « Je suis d’un naturel ouvert. Tout dépendra des occasions qui se présenteront »

Sorti diplômé de l’Essec en 1996, Philippe Jardin a suivi la logique de l’enseignement d’une école qui se flatte de développer ses relations internationales au plus haut niveau. Attiré par l’Asie, il a appris la langue japonaise et multiplié les stages dans l’Archipel. C’est donc très naturellement qu’il a choisi d’effectuer sa coopération comme VSNE (volontaire du service national en entreprise) pour la filiale de L’Oréal à Tokyo. Coopération à l’issue de laquelle il trouve sur place un poste chez Moët-Hennessy. Il y restera quatre ans, le temps notamment de se marier avec une Japonaise, avant de décider de revenir en France. « J’avais peur d’être trop étiqueté Japon », se souvient-il. Il passe un an à l’Insead, puis deux chez Vuitton, sur les Champs-Elysées, lorsque Villeroy et Boch lui propose de retourner au Japon diriger sa filiale. Il n’hésite pas. « Sa femme, en outre, ne se sentait pas très bien en France », note l’une de leurs amies. Aujourd’hui, il jubile. Mais il ne souhaite pas faire de projets trop précis : « Je suis d’un naturel ouvert. Je veux d’abord des résultats au Japon. L’idéal serait trois ans pour exercer mes griffes. Ensuite, tout dépendra des occasions qui se présenteront. » Un chercheur en médecine : « Aux Etats-Unis, on est encouragé, complimenté, c’est dynamique. En France, la hiérarchie, c’est la génération 68 »

D’autres ont la dent nettement plus dure à l’égard de la France. Charles Fabre (*) est chercheur dans le domaine médical, spécialisé dans la maladie d’Alzheimer. Il a travaillé cinq ans près de Washington avant de rentrer en France il y a deux ans et demi, faute de pouvoir prolonger son visa. « Dans le secteur de la recherche, le standard, c’est les Etats-Unis. Je pouvais trouver une place en France, mais c’était un enterrement de première classe », se souvient-il. Outre-Atlantique, où il s’est fait embaucher par le National Institute of Health, son salaire est multiplié par deux. Mais, surtout, « on se met au travail, on fait ses preuves, on le fait dans l’enthousiasme, de manière positive. Il n’y a pas de résignation. On est encouragé, complimenté, c’est dynamique. En France, les compliments, quand il y en a, viennent une fois tous les trois mois. On marche au bâton. Aux Etats-Unis, tout est constructif ».

A l’Inserm, pour qui il travaille à présent en province, Charles Fabre reconnaît qu’il « y a de l’argent, des talents ». Mais il regrette le « manque de motivation ». Et d’ajouter : « Les relations de travail ne sont pas bonnes. La hiérarchie est celle de la génération 68. Elle n’a pas connu le chômage, elle ne comprend pas le monde actuel. Elle est facilement humiliante, elle ne sait pas dynamiser une équipe. Il y a trop de pesanteur, de routine, ailleurs tout bouge davantage. » A 35 ans, marié avec deux enfants, son choix est fait. Dès que possible il repartira. Sur la côte Ouest des États-Unis, au Canada ou en Australie. « Ce n’est pas une question d’argent. Ici c’est l’enthousiasme qui manque », juge-t-il. Avant de confesser : « Et puis l’expatriation, c’est une expérience extraordinaire. C’est glamour » !

Certes, tous les expatriés français ne vont pas aussi loin. Bien au contraire. L’étude Taylor Nelson Sofres montre clairement que la majorité d’entre eux (51%) privilégient les pays de l’Union européenne. Ils ne sont que 5% à s’être installés en Amérique du Nord, 15% en Amérique du Sud, 7% au Moyen-Orient, 2% en Asie du Nord et 2% en Asie du Sud-Est. Les jeunes diplômés se coulent dans le moule. L’Essec, qui recense 15% de ses jeunes diplômés à partir à l’étranger tout de suite, calcule que 67% d’entre eux s’expatrient au Royaume-Uni contre 17% seulement aux Etats-Unis.

Un jeune banquier à Londres : « Mes finances sont dans un meilleur état que si j’étais resté en France »

L’attrait de la Grande-Bretagne s’explique par un environnement administratif et fiscal plus souple qu’en France, par la fluidité du monde du travail dans un pays où le taux de chômage est inférieur à celui de l’Hexagone, par l’explosion des métiers de la finance et des nouvelles technologies. Les salaires aussi fascinent. Ils sont en moyenne supérieurs de 20% à 30% aux salaires français.

Lorsque la grande banque française pour laquelle il travaille lui a proposé de s’installer à Londres, Paul Rauchot (*) n’a pas hésité. Cinq ans à New York, sept à Paris, la perspective britannique l’a tenté tout de suite. « Après tout, c’est la seule véritable place financière européenne. » En 1999, il a franchi la Manche, accompagné de son épouse et de trois jeunes enfants, pour un séjour de trois ans. Six ans et un quatrième enfant plus tard, ce jeune quadragénaire n’a, pour le moment, pas l’intention de quitter la capitale britannique. « Il est évident que mes finances sont dans un meilleur état que si j’étais resté en France », reconnaît-il, mais il refuse le mythe du paradis fiscal. « On ne peut pas se fonder uniquement sur la fiscalité parce qu’il y a beaucoup de frais cachés », notamment les frais de scolarité, souvent exorbitants à Londres, les transports et tout ce qui touche aux sports et aux loisirs, bien moins subventionnés qu’en France.

Comme la plupart de ses collègues, Paul vit dans une grande maison avec jardin, à proximité des écoles, de plusieurs parcs et de nombreux restaurants, bars et cinémas. « Très attaché » à la France, il avoue cependant ne pas être très motivé par un retour sur le continent. « Il y a une telle morosité en France ! Même si les choses ne sont pas forcément plus difficiles, l’atmosphère est lourde et ça pèse sur le moral, dit-il. Et puis, ici, les gens ne sont pas aussi dogmatiques qu’en France. On a l’impression que tout est possible. » Un biologiste à Liverpool : « Les entretiens sont rapides et intelligents. On n’a pas l’impression d’être au théâtre comme en France »

Pour d’autres, moins chanceux, la Grande-Bretagne est tout simplement une planche de salut. Edouard Vasseur (*), 26 ans, titulaire d’une licence de biologie cellulaire et diplômé d’Audencia à Nantes, est rentré en France en février 2005, après un volontariat en entreprise en Finlande qui n’a pas débouché sur une embauche. Il cherche logiquement un poste dans un laboratoire pharmaceutique.

Il surfe sur Internet, envoie des dizaines de lettres. Sans succès. « L’ANPE ne m’a rien proposé. Je n’ai reçu qu’une seule offre d’emploi en quatre mois. C’était pour un travail d’assistant marketing dans les boissons qui ne correspondait pas du tout à ce que je cherchais. A l’ANPE, chaque fois je rencontrais une conseillère différente. La discussion durait à peine un quart d’heure. Au bout de huit mois, j’ai vraiment trouvé le temps trop long. J’avais financé l’école avec un emprunt étudiant qu’il fallait que je rembourse. Je n’avais pas les moyens de continuer ainsi. »

Quelques coups de téléphone outre-Manche, et, en moins d’une semaine il réussissait à se faire embaucher par une entreprise de Liverpool. « Les Anglais captent mieux ce que l’on veut. Les entretiens sont rapides et intelligents. On n’a pas l’impression d’être au théâtre comme en France », résume-t-il. Il n’est pas le seul à être séduit par les Anglais. En sept ans, entre 1994-1995 et 2005, le nombre des universitaires étrangers installés outre-Manche a augmenté de 36%, passant de 165 000 à 225 000 personnes.

Il n’y a pas de mystère, la fuite des compétences commence par la fuite des chercheurs. En France, souligne l’Institut national d’études démographiques (Ined), « les départs de 2005 à 2014 amputeront de 46% la population initiale des enseignants chercheurs. L’évolution sera un peu moins marquée dans les établissements publics à caractère scientifique et technologique. Alors que les départs annuels ne dépassaient pas 600 avant 2000, ils oscilleront autour de 700 pendant les vingt années suivantes ».

Un nombre croissant de pays étrangers veut attirer des professionnels de plus en plus qualifiés. Les Etats-Unis sont loin d’être les seuls. En Australie, les universités multiplient les opérations de promotion. Leurs campus sont aujourd’hui « internationalisés » à 13% quand ils ne le sont qu’à 10% en Europe. Mais cette dernière bouge aussi. En Allemagne, les procédures administratives imposées aux chercheurs étrangers ont été assouplies et les diplômés des établissements d’enseignement supérieur sont autorisés à travailler un an sur place dès la fin de leurs études.

Un avocat à Shanghaï : « Après deux ans à l’étranger il est difficile de reprendre en France. Après trois ans c’est impossible »

Confortablement installé dans le canapé d’un café branché de la concession française de Shanghaï, Matthieu Bonnici sourit. Il arrive bientôt au terme de sa première année en Chine. Le temps d’un premier bilan. Très largement positif. « J’ai davantage de responsabilités, les perspectives d’évolution sont plus rapides et le salaire est presque trois fois plus élevé qu’en France », résume ce jeune avocat de 26 ans formé à Aix-en-Provence.

Au début, ce Marseillais d’origine ne se sentait pas l’âme d’un expatrié. Il avait choisi Hongkong pour suivre une formation complémentaire à l’étranger. Mais, lorsqu’il rentre à Paris pour préparer l’examen du barreau, l’atterrissage est dur ! « Quand j’allumais la radio le matin, je n’entendais parler que de la morosité ambiante », se rappelle-t-il. Et, alors qu’il hésite entre deux offres de cabinets français prestigieux, il rencontre le représentant d’un concurrent américain qui cherche des juniors tentés par la Chine. Il fait le saut. « Après deux ans à l’étranger, il est difficile de reprendre en France. Après trois ans c’est impossible », affirme-t-il.

Le Sénat organisera le 4 mars la première journée des Français de l’étranger, intitulée « Une chance pour la France ». Avec un bémol : « Notre pays n’accueille que 9% des étudiants faisant leurs études supérieures en dehors de leur pays, ce qui le place loin derrière les Etats-Unis (30%), mais également derrière le Royaume-Uni (14%) », relevait un rapport publié en septembre. La France n’attire pas.

(*) A leur demande, leur nom a été changé.

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